Une nostalgie nommée «Sbrinz»
«Cartes postales» de Suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.
«On ne peut être nostalgique que de petits moments heureux», écrit-il…
J’ai toujours prétendu que la nostalgie était une émotion strictement réservée aux riches, aux privilégiés, aux nantis. Depuis longtemps, et pour les avoir fréquentés et observés, je savais bien que les pauvres, les humbles, les malheureux, n’étaient jamais nostalgiques. Pas le temps! Trop occupés à tenter de survivre ou trop abattus par le manque de tout, ils n’avaient jamais le loisir de devenir nostalgiques.
Et puis on ne peut guère être nostalgique que de petits moments heureux, d’instants amoureux, de souvenirs gourmands ou tendres. Etre nostalgique de drames, de galères, de misères, vécus et revécus au quotidien, me paraît foutrement plus improbable. Et c’est pour cela que j’ai toujours pensé que la nostalgie était un sentiment qu’ignoraient les pauvres.
Personnellement, je n’ai guère de nostalgie que pour des choses qui apparaîtraient comme futiles ou même folles si je les racontais. C’est sans doute pour cela que je dis toujours tout et que je tais l’essentiel dans mes harangues ou dans mes textes.
Livres, allumettes et fées coquines
Par exemple – mais, surtout, ne le répétez à personne – je vais, de temps à autres, à l’abordage de ma bibliothèque bazar et je pioche pour ressortir quelques Henri de Monfreid, publiés à la NRF de Gallimard, dans les années 30, comme ce «Roi des abeilles» ou, dans les même années, quelques Joseph Kessel comme le «Terre d’amour» de chez Ernest Flammarion éditeur ou ce «Nuits de princes» publié à ces «Éditions de France» qui gîtaient au 20 de l’Avenue Rapp à Paris en 1938.
Lorsque je les tiens enfin, je les touche, les caresse, les hume, les admire, les retourne en tout sens et, souvent, d’un doigt malhabile, tourne quelques-unes de leurs pages, comme on remet les doigts sous les jupes d’amours anciennes.
Et je ne parle ni des boîtes d’allumettes «Le Soleil», ni de l’odeur des bricelets en train de mordorer dans le fer brûlant de ma grand-mère, pas plus que je ne peux évoquer ces fées coquines et délurées qui nichent dans les fleurs de sauges, l’été, au bord de la route qui va de Martigny-Gare à Fully.
Au rayon des produits frais
J’ai donc mes nostalgies. Je ne les raconte pas trop souvent, histoire de leur garder un peu d’arôme, un peu de force. Mais j’ai toujours pensé que j’étais très riche, en tout cas j’ai toujours vécu comme si…
C’est pour ça que, ce matin, au petit supermarché du coin, lorsque j’ai croisé ce compatriote que je sais très pauvre (à peine l’AVS et rien d’autre) et que je l’ai vu avec des larmes plein les yeux, en arrêt devant la gondole des produits frais, j’ai fait un détour.
Ses lèvres balbutiantes distillaient des mots incompréhensibles. J’ai tendu l’oreille et j’ai entendu: «Sbrinz-sbrinz-sbrinz».
Finalement, mes yeux se sont posés sur ses mains et j’ai vu qu’il tenait un petit sachet de fromage râpé, imprimé en vert et qui annonçait «Râpé de Sbrinz de la Suisse».
J’ai dit : «Wie gehts du, Bernhard?» Il ne m’a pas répondu, emmitouflé dans son bonheur d’avoir trouvé, ici, en Provence extérieure, un peu de nostalgie. Son émotion, à lui, le pauvre Suisse perdu dans ce Midi hivernal, s’appelait tout simplement «Sbrinz».
swissinfo, Rolf Kesselring
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