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Une parodie des valeurs bourgeoises

«Un spectacle à double langage». SP

Benjamin Knobil met en scène à La Grange de Dorigny, près de Lausanne, "Victor ou les enfants au pouvoir", pièce du Français Roger Vitrac. Amusant.

«Victor ou les enfants au pouvoir» est un spectacle à double langage (comme on dit double tranchant), avec comme support une double bouche. Bouche ouverte, avec deux lèvres proéminentes, trônant au milieu de la scène sous la forme d’un canapé.

Succédané d’une vulve, ce canapé est aussi le lieu d’une conversation sans cesse crispée par le feu du désir. Et bouche fermée, symbolisée par la présence d’un homme et d’une femme, acteurs muets qui interprètent en langue des signes tout le spectacle.

Ce qui frappe, c’est leur posture. Placés à l’intérieur d’un cadre, comme deux portraits de salon, ils rehaussent le buffet qui sert de décor et s’animent dès le lever du rideau, doublant de leurs gestes les paroles des autres comédiens présents sur le plateau.

L’idée de ce double langage est plutôt ingénieuse. Elle dit la difficulté de transcrire le réel en mots; ce réel que Roger Vitrac asphyxie sous le poids de la parodie.

Tout sonne faux chez l’auteur de «Victor ou les enfants au pouvoir». A commencer par son héros, un garçon de neuf ans qui mesure 1,80 m, raisonne comme un adulte désabusé par la vie alors que celle-ci vient à peine de naître en lui. A cause de ses révélations extrêmement lucides, en total décalage avec son âge, il pousse au suicide ses parents, les mettant devant un fait accompli: leurs trahisons conjugales.

Entre Shakespeare et Feydeau

Comble de la dérision: Victor aime d’amour Esther, de trois ans sa cadette, petite Ophélie que ce Hamlet de pacotille soumet à ses caprices et ses crises existentielles, avant de lui donner le goût du désespoir qu’elle ira noyer dans un bassin.

Si Roger Vitrac, auteur surréaliste mort en 1952, à 53 ans, tend ici une main à Shakespeare, il donne l’autre à Georges Feydeau, parodiant le drame bourgeois et son avatar le vaudeville. Victor fait penser au héros d’«On purge bébé», un enfant lui aussi diabolique qui, par ses tribulations, met en cause la morale bourgeoise.

Sauf que Vitrac dépasse dans la dérision Feydeau, en ce sens que ses personnages n’existent qu’à l’état de pantins mus par les fils de l’absurde. Ce que Benjamin Knobil a bien vu. Le metteur en scène vaudois demande ainsi à ses acteurs (avec à leur tête Mauro Bellucci, excellent dans le rôle de Victor) d’adopter des attitudes mécaniques et naturellement fausses.

Cette mécanisation coupe court à la tentation du sérieux. Elle vide les personnages de leur humanité. Mieux, elle est le reflet d’une civilisation technocratique qui fabrique l’amour, la famille comme de vulgaires objets de consommation.

swissinfo/Ghania Adamo

«Victor ou les enfants au pouvoir», à Lausanne, à la Grange de Dorigny, jusqu’au 24 mars. Tel: 021/ 318 71 71

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