Joseph Deiss voit noir
Entre l'affaire Borer qui rebondit, l'arrestation de l'ambassadeur de Suisse au Luxembourg pour blanchiment d'argent sale et la mise en cause des contrôleurs aériens helvétiques, l'image de la Suisse à l'étranger en a pris un coup ces derniers jours.
Image brouillée
L’image de la diplomatie suisse est brouillée par l’arrestation cette semaine de son ambassadeur au Luxembourg, soupçonné de blanchiment d’argent, juste quelques semaines après la démission de Thomas Borer, déstabilisé par l’étalage à la une des journaux d’une liaison extra-conjugale supposée.
La plus récente affaire paraît de loin la plus grave puisque l’argent sale pourrait provenir de la drogue. Agé de 60 ans, l’ambassadeur Peter Friederich, en poste au Luxembourg depuis décembre 1999, a été arrêté lundi à Berne et se trouve depuis en détention préventive.
Le Ministère public de la Confédération s’est refusé à toute déclaration se limitant à dire à dire que les sommes en cause, soit plusieurs centaines de milliers de francs, étaient de «provenance douteuse» et issue de «transactions privées».
C’est une banque du Grand Duché – très attaché par ailleurs au secret bancaire sauf en matière de terrorisme ou de criminalité – qui a eu les premiers soupçons et donné l’alerte. La cellule anti-blanchiment du parquet luxembourgeois a alors prévenu fin février son homologue suisse. Le 8 avril, le Ministère public de la Confédération, chargé depuis le début de l’année de toutes les nouvelles enquêtes liées à la corruption, à la criminalité internationale et à l’argent sale, ouvrait une procédure d’enquête
judiciaire.
Dans un registre plus léger
En raison de l’immunité diplomatique dont jouissait l’ambassadeur au Luxembourg, celui-ci a été arrêté à son retour à Berne. Le même jour, il subissait son premier interrogatoire.
Cette affaire intervient quelques semaines après celle qui a aussi défrayé la chronique diplomatique helvétique, mais sur un registre plus léger. Le très médiatique ambassadeur de Suisse à Berlin, Thomas Borer-Fielding, a été rappelé
à Berne après l’étalage dans les journaux populaires d’une prétendue liaison avec une esthéticienne berlinoise. En avril, il a préféré démissionner pour rejoindre le secteur privé.
L’affaire a rebondi à la fin de semaine dernière lorsque Djamila Rowe qui avait affirmé au SonntagsBlick avoir eu une liaison avec l’ambassadeur, a nié toute relation sexuelle avec lui.
La jeune femme a fait état de fortes pressions sur elle de la part des jounalistes, assorties de promesses d’argent, qui auraient motivé ses premiers «témoignages».
Jeudi, le groupe de presse suisse Ringier a annoncé la démission du rédacteur en chef du SonntagsBlick, Mathias Nolte, ainsi que de sa correspondante à Berlin, Alexandra Würzbach.
«Mon ministre des Affaires étrangères Joseph Deiss m’a totalement laissé tomber», a réagi pour sa part Thomas Borer, ajoutant qu’il attendait que le chef de la diplomatie suisse «tire les conséquences» de sa décision.
Le gouvernement suisse avait rappelé son ambassadeur, invoquant
un «manque de coopération, depuis le début de l’affaire».
Leuenberger reconnaît les erreurs de la Suisse
Par ailleurs, en ce qui concerne la catastrophe aérienne d’Ueberlingen, e conseiller fédéral Moritz Leuenberger a admis sobrement que la Suisse n’a pas toujours su trouver les mots justes après la collision aérienne survenue dans le sud de l’Allemagne. Lors de la cérémonie de deuil à Ueberlingen, il a
exprimé aux proches des victimes la compassion de ses concitoyens, tout en leur assurant aide et soutien.
«La Suisse souhaite que toute la lumière soit faite sur les causes et les responsabilités de l’accident», a déclaré le ministre des transports devant l’assistance réunie à Ueberlingen. Le conseiller fédéral a admis les critiques essuyées par la Suisse et son service de contrôle de navigation aérienne,
Skyguide.
«L’idée d’avoir une part de responsabilité dans la mort de 71 personnes a d’abord engendré un profond désarroi, puis une grande confusion au niveau de la communication, voire même un certain nombre d’omissions», a reconnu Moritz Leuenberger. «Tous n’ont pas su trouver les mots justes. Nous en sommes conscients.»
«La Suisse est bouleversée et partage la douleur des proches des
victimes», a assuré le ministre des transports, avant d’exprimer sa
compassion en toute humilité, au nom du peuple, des cantons et du
gouvernement suisses.
Entre l’affaire Borer et l’accident d’Ueberlingen, le Département fédéral des affaires étrangères n’a pas été à la hauteur, selon les commentateurs. Il a manqué d’humanité face à la catastrophe d’Ueberlingen et la démission du rédacteur en chef de la SonntagsBlick démontre que le département a peut-être trop tôt lâché Thomas Borer.
Les journalistes ne sont donc pas tendres avec le DFAE. Ainsi, pour Le Matin, il s’agit d’un «triste gâchis qui démontre, une fois encore, que notre diplomatie peine à gérer les crises et n’a toujours rien appris des erreurs du passé, fonds en déshérence en tête.
Joseph Deiss en point de mire
Ces problèmes rencontrés par la diplomatie helvétique ne peuvent qu’affaiblir encore le chef du DFAE, Joseph Deiss, que d’aucuns considèrent comme le «maillon faible» du Conseil fédéral.
24 Heures, qui intitule son commentaire «Les malheurs de Joseph», écrit à ce propos: «Joseph Deiss n’y peut rien? Certes, mais c’est lui le patron, et c’est lui qui a l’air faible et incapable de maîtriser ses troupes.»
Et l’éditorialiste de la Radio Romande de conclure sur le ton de l’humour: «Joseph Deiss a beau se convaincre de la présomption d’innocence de son ambassadeur, il peut se dire que la pause estivale a bien mal commencé. Le Dalaï Lama de Barberêche doit espérer la fin des vacances».
Position suisse affaiblie
La Neue Luzerner Zeitung résume d’ailleurs assez bien l’opinion générale en écrivant: «Nos ambassadeurs sont des vitrines personnalisées de la Suisse. Du coup, la peur d’une perte d’image est fondée.»
Mais au-delà de l’image, cette affaire mine encore un peu plus la position de la Suisse en matière de secret bancaire. «Depuis hier, c’est encore plus dur de se protéger face à l’énorme pression de Bruxelles», souligne le Bund.
«Cela donne de l’eau au moulin de ceux qui veulent mener une des dernières vaches sacrées de ce pays – le secret bancaire – à l’abattoir. Quelle valeur donner aux croyances selon lesquelles la Suisse est propre et son système de contrôle efficace», écrit de son côté la Berner Zeitung.
Cette situation est d’autant plus grave que les adversaires de la Suisse dans ce dossier ne lui feront pas de cadeaux. L’AGEFI ne se fait d’ailleurs aucune illusion: «Il ne fait aucune doute que, friands d’amalgames, certains pays à qui la Suisse fait financièrement ombrage profiteront de l’occasion.»
Et Le Temps de conclure en parlant de cet ambassadeur soupçonné de blanchiment de l’argent de la drogue: «C’est le pire acteur, le pire soupçon et le pire moment».
tsr.ch/swissinfo avec les agences
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