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La «fille adoptive du brigadiste»

Les parents de Hans Hutter avec Carmen Ferreruela enfant, 1940/41. Archiv für Zeitgeschichte, ETH Zürich

Il y a 70 ans, Carmen Ferreruela quittait une Barcelone en pleine guerre civile pour passer son enfance en Suisse, invitée par le brigadiste Hans Hutter.

Peu après que la Chambre haute eut annulé les condamnations et effacé les peines des combattants des brigades internationales, swissinfo revient sur l’histoire d’une amitié hispano-suisse qui transcende les générations.

L’histoire commence un jour de 1938 dans une Barcelone en guerre assiégée par les troupes franquistes. Dans une usine de textiles du quartier d’El Clot transformée en hôpital, Hans Hutter, un jeune Suisse membre des Brigades internationales touché au dos, est soigné pour des blessures par balles.

Quelques jours après l’arrivée du jeune homme au centre hospitalier, les bombardiers franquistes détruisent une grande partie du bâtiment. Les blessés doivent être transférés.

Septante ans plus tard, Carmen Ferreruela se souvient que quelqu’un avait alors demandé à son père s’il voulait «héberger un brigadiste suisse très sympathique». Et d’après Carmeta – «c’est comme cela que m’appelait Hans», dit-elle –, son père répondit: «Ces hommes sont venus se battre pour nous, le minimum que nous puissions faire est de leur offrir un toit quand ils en ont besoin.»

C’est ainsi que Hans Hutter «un homme qui aimait la mécanique et l’alpinisme» est entré dans la vie de la petite Carmeta.

«Au-delà des liens familiaux»

Carmen Ferreruela reçoit swissinfo en exclusivité pour une longue conversation dans sa maison de la rue Vizcaya, à Barcelone. En compagnie de son mari, Joaquin Cavero, elle se rappelle avec émotion l’amitié, longue de plusieurs décennies, entre Hans Hutter et sa famille. «Le lien qui m’unissait à Hans était en réalité plus fort que bien des liens du sang.»

Après trois mois passés dans la famille Ferreruela, il est temps pour le jeune brigadiste de Winterthour de retourner en Suisse. Mais ce départ ne signifie pas l’oubli de sa «nouvelle famille d’adoption» barcelonaise. Pas davantage qu’il ne signe la fin des problèmes, puisqu’il a passé un certain temps en prison pour «collaboration avec une armée étrangère», et de ce fait, s’est vu privé de ses droits civiques pendant deux ans.

De retour chez lui, Hans Hutter décide de faire venir en Suisse la petite Carmeta et son frère Fernando pour leur permettre d’échapper à la ville en guerre et d’avoir la possibilité de se nourrir correctement. Une manière aussi de remercier la famille qui l’avait accueilli et aidé à guérir de ses graves blessures. L’avocat qui l’avait fait sortir de prison est aussi celui qui se chargera des démarches nécessaires à la venue en Suisse de Carmeta et Fernando.

La mère des enfants – âgés respectivement de 7 et 10 ans – les accompagne jusqu’à la frontière française. A Cerbère, ils sont attendus par Hutter et l’avocat. Nous sommes en janvier 1939, peu après la chute de Barcelone aux mains des nationalistes. Commence alors la première année du séjour suisse. L’Europe est dans les convulsions de la Deuxième Guerre mondiale, les temps sont durs.

Carmeta garde de ces quelque trois années passées en Suisse des souvenirs inoubliables, la découverte de la neige n’étant pas le moindre ainsi que, dit-elle, «l’enseignement gratuit et de grande qualité». Et d’ajouter en riant: «Je parle le suisse allemand presque aussi bien que le catalan!»

A propos d’Hans Hutter, qu’elle appelle «mon second père», Carmen explique qu’il ne voulait pas faire la guerre. «En fait, il était venu en Espagne pour travailler. C’était un excellent mécanicien, qui voulait juste donner un coup de main et qui s’est retrouvé au cœur de la bataille.»

Une montre suisse comme trésor

De retour à Barcelone, Carmeta et son frère ont pu poursuivre leurs études au Collège suisse de la capitale catalane. «Une éducation payée par Hans, par l’intermédiaire des services du consulat», précise-t-elle avec fierté. Dans la Barcelone de l’Après-Guerre, cette éducation particulière lui a permis d’avoir une bonne formation, de faire carrière dans l’industrie de l’imprimerie… et de rencontrer son mari Joaquin. «Avec qui je suis toujours mariée», dit-elle dans un sourire.

Avant de quitter Winterthour, Carmeta a reçu, parmi beaucoup d’autres, un cadeau de prix: une montre suisse. «L’idée de Hans était que nous pourrions la vendre à Barcelone car elle valait cher.» Mais son père s’y est opposé, affirmant que ce cadeau très spécial était un trésor familial.

Aujourd’hui, c’est une des six petites-filles de Carmen, Maria, qui porte cette montre. Une petite-fille elle-même amie intime de Sofia, l’arrière-petite-fille de Hans Hutter. Car, d’année en année, l’amitié entre les familles Ferreruela et Hutter s’est renforcée, à mesure que la liste des enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants s’allongeait. «Nous sommes tous allés en Suisse pour les noces d’or de Hans».

Un arbre à Winterthour, un autre à Barcelone

«Quel dommage que Hans ne soit pas en vie pour assister à la réhabilitation et à la reconnaissance du Parlement suisse», pense Carmeta à voix haute avant de rappeler que son fils se nomme Juan, en hommage au brigadiste.

«Hans était le parrain de mon fils et nous étions tous en Suisse aux côtés de sa famille au moment de sa mort en 2006». La cérémonie, singulière et pleine d’émotions, a réuni les deux clans dans les montagnes suisses.

«Hans voulait que ses cendres soient dispersées dans un endroit des Alpes qu’il aimait beaucoup», explique Carmen, qui insiste pour sortir sur le balcon et montrer un petit arbre. «Il a un frère jumeau, planté à Winterthour, dans ces montagnes que Hans a tant aimées, poursuit-elle avec émotion. Ils sont le symbole de la longue amitié entre nos familles et nos pays.»

Juste avant la fin de la rencontre, le couple catalan dévoile une dernière surprise. Un enregistrement radiophonique dans lequel Hans Hutter raconte son odyssée, dans un espagnol plus que correct. Au cours de cet entretien, l’ancien combattant évoque sa «sensation d’échec» en tant que brigadiste témoin des débuts de la Deuxième Guerre mondiale et il affirme que s’il est allé combattre en Espagne, c’est parce qu’il était «tout à fait conscient des véritables enjeux de la Guerre civile».

«Vous comprenez pourquoi la Suisse est pour moi une seconde patrie. Je ne peux pas regarder la croix helvétique sans émotion», conclut Carmeta après cet enregistrement historique.

swissinfo, Rodrigo Carrizo Couto, Barcelone
(Traduction de l’espagnol: Elisabeth Gilles)

Hans Hutter naît en 1913 à Oberwinterthur. Après son école de recrue en Suisse, il part pour la Guerre civile espagnole comme membre des Brigades internationales.

Batailles. A Barcelone, il est incorporé à la XIe Brigade et se bat à Brunete, Teruel, Guadalajara et el Ebro en tant que spécialiste des combats de tanks. Il est blessé à trois reprises.

Deuil. Son frère Max, membre du Bataillon Thalmann, est tué en juillet 1937 pendant la bataille de Guadalajara.

Prison. De retour en Suisse en 1938, il est arrêté et privé du droit de votre pendant deux ans. Une fois sorti de prison, il devient propriétaire d’un commerce prospère de vente et achat d’automobiles.

Mémoires. Il est l’auteur d’un livre de Mémoires «Spanien im Herzen», (L’Espagne au cœur»). Son fils Markus est député national.

800!!!!!Hans Hutter est mort à Winterthur en 2006. Il est l’un des 800 Suisses environ qui ont participé en tant que volontaires à la Guerre Civile espagnole.

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