«Le président américain doit aussi partir après 8 ans»
Ancien manager de la FIFA, le Suisse Guido Tognoni salue le renforcement du Congrès de la FIFA, qui vient de reconduire Sepp Blatter pour un quatrième mandat. Il se montre en revanche sceptique sur les autres réformes annoncées, plaidant notamment pour une limitation du mandat présidentiel.
En tant qu’ancien responsable du marketing et des relations avec les médias, Guido Tognoni connaît la FIFA et son patron Sepp Blatter sur le bout des doigts. Mercredi dernier, le Haut-Valaisan a été réélu une quatrième fois à la tête de la puissante fédération sportive.
Guido Tognoni s’exprime ouvertement au sujet des polémiques qui agitent la FIFA. Il souhaite toutefois qu’on laisse une chance à Sepp Blatter de rectifier le tir. Interview.
swissinfo.ch: Les médias suisses se sont montrés critiques suite à la réélection de Sepp Blatter: «Entre progrès et autogoal», a écrit la NZZ. «Rien ne va changer», a estimé le Tages Anzeiger. Quel est votre sentiment?
Guido Tognoni: Il est justifié d’employer un ton critique. Ce serait grave que rien ne change, comme le craignent certaines voix, et que les promesses annoncées avec fracas par Sepp Blatter ne soient pas appliquées. Nous devons toutefois lui laisser la chance de répondre par les actes.
swissinfo.ch: Le problème de la FIFA ne serait pas tant la corruption généralisée, mais le favoritisme qui règne au sein de l’institution, diagnostique le Tages Anzeiger. Cette analyse vous semble-t-elle correcte?
G.T.: Pas tout à fait. La FIFA est une association, et le favoritisme en fait partie. Si une association agit strictement selon ses statuts et des critères moraux, elle peut faire à peu près ce qu’elle veut. Si la FIFA s’en tient à ses principes éthiques et au fair-play, des valeurs qu’elle souligne toujours abondamment, alors le favoritisme n’est pas l’enjeu majeur.
La corruption est actuellement le plus grand problème de la FIFA. Celui qui ne voit pas cela n’a pas bien cerné la réalité.
swissinfo.ch: Sepp Blatter a annoncé plusieurs réformes, dont l’attribution des Mondiaux par le Congrès de la FIFA en lieu et place des 24 membres du comité exécutif. Cette réforme est-elle réellement appropriée?
G.T.: Le Congrès siège une fois par année et il prend généralement des décisions peu importantes. La mesure est judicieuse car elle revalorise le Congrès. Les soupçons de corruption des membres du comité exécutif n’auraient plus lieu d’être, puisqu’ils n’auraient plus le pouvoir de désigner les pays hôtes des Championnats du monde.
swissinfo.ch: Une autre réforme annoncée est celle du renforcement de la commission interne d’éthique. Comment la jugez-vous?
G.T.: Sur ce point-là, je suis sceptique. Sous Sepp Blatter, la FIFA a toujours répondu aux problèmes en mettant sur pied des commissions. En ce qui concerne la commission d’éthique, sa taille n’est pas déterminante. La question est bien plus de savoir qui y siège et si elle peut travailler de manière indépendante.
Si la commission d’éthique est composée de personnes venant de l’extérieur de la FIFA, elle est bien plus crédible que si ses membres sont choisis et élus par le congrès de la FIFA.
La commission d’éthique devrait cependant statuer uniquement en première instance. Un organe indépendant s’occuperait ensuite des cas problématiques, exactement comme le fait l’Agence mondiale antidopage (AMA).
swissinfo.ch: Des experts anticorruption exigent un système de contrôle de conformité sur le modèle des grands trusts industriels. Cela serait-il possible avec les propositions de réforme prônées par Sepp Blatter?
G.T.: Non, ce n’est toujours pas possible. Blatter parle d’une «commission des solutions», ce qui sonne mieux que «conformité» ou «Corporate Governance». Il a cependant réalisé qu’il lui fallait agir. La FIFA ne coupera pas à la mise sur pied d’un tel organe, quel que soit son nom. Les noms de célébrités comme Henry Kissinger, qui ne va certainement pas apporter un nouveau souffle en matière de lutte anticorruption, circulent.
Je serais davantage favorable à des experts anti-corruption actifs et expérimentés du calibre de Dick Marty ou Mark Pieth. On a besoin de spécialistes qui défendent la réputation de la FIFA, pas de noms décoratifs.
swissinfo.ch: Le président de la FIFA a-t-il trop de pouvoir? Une limitation à deux mandats conduirait-elle à une meilleure séparation du poste et de la personne?
G.T.: Je suis absolument pour une limitation des mandats. J’aurais espéré qu’une limitation à deux ou trois mandats soit enfin adoptée. Cela aurait constitué un réel progrès. Si le président des Etats-Unis doit se retirer après huit ans, il est raisonnable que le président de la FIFA en fasse de même après huit ou douze ans.
Quant à la question du pouvoir, je soulignerais que le pouvoir n’est pas seulement pris, il est également donné. Lorsque le comité exécutif de la FIFA ou certaines grandes organisations internationales ne veulent plus exercer leur fonction de contrôle, ce n’est plus un problème de Sepp Blatter, mais de son environnement.
swissinfo.ch: Fait nouveau, certains grands sponsors ont également commencé à critiqué l’institution. Ceux-ci ont-ils le pouvoir de faire passer des changements?
G.T.: Les sponsors se sont enfin réveillés. Je suis étonné que cela n’ait pas été le cas plus tôt. Des entreprises qui déboursent 100 millions de dollars, parfois plus, ne peuvent pas être indifférentes à l’image transmise par leur partenaire publicitaire. Pour autant que ce ne soient pas des menaces vides, la FIFA ne pourra pas écarter ces craintes.
swissinfo.ch: En Suisse, siège de la FIFA, des parlementaires veulent durcir le cadre légal des organisations internationales. La FIFA sent-elle également le vent contraire de la politique?
G.T.: Je suis satisfait de constater que certains parlementaires se sont réveillés, au lieu de se coucher par crainte de voir ces fédérations et organisations internationales quitter la Suisse. De telles menaces ne sont pas à prendre au sérieux car il n’existe pas de meilleur endroit pour les organisations internationales.
Elles devraient plutôt se montrer reconnaissantes à l’égard de la Suisse, qui leur met des glissières de sécurité. Elles peuvent ainsi mieux travailler car elles disposent d’un alibi pour régler les dysfonctionnements internes.
Lorsque l’on parle de corruption et de mauvaise gestion, l’image de la Suisse est également associée négativement. C’est pourquoi il est important de ne pas simplement donner un laisser-passer à ces organisations, mais de leur rappeler qu’elles se trouvent dans un Etat de droit.
Les dirigeants de la FIFA font l’objet d’accusations de corruption depuis des années.
2006: suite à la publication d’une enquête par le journaliste britannique d’investigation Andrew Jennings, un comité d’éthique a été institué.
2008: procès à Zoug contre des officiels (non nommés) de la FIFA qui auraient empoché des millions de dollars dans l’attribution de droits TV à la société de marketing sportif ISMM-ISL, aujourd’hui en faillite.
2010: nouveau scandale de corruption à propos du processus d’attribution des Coupe du monde 2018 et 2022 respectivement à la Russie et Qatar. Le Nigérian Amos Adamu et le Thaïtien Reynald Temarri auraient monnayé leur vote à des journalistes qui se faisaient passer pour des lobbyistes.
29 mai 2011: à quelques jours de l’élection du président du 1er juin à Zurich, le principal challenger de Joseph Blatter, Muhamed bin Hamman, est exclu de la course par le comité d’éthique, qui suspend également le vice-président Jack Warner, alors que Joseph Blatter est blanchi.
Sepp Blatter est né le 10 mars 1936 à Viège (Valais). Diplômé en économie politique, il commence sa vie professionnelle dans le tourisme.
1964: nommé secrétaire général de la Ligue suisse de hockey sur glace.
1975: nommé directeur des programmes de développement techniques de la FÎFA, puis secrétaire général en 1981, puis directeur exécutif en 1990.
1998: succède à João Havelange (Brésil) comme 8e président de la FIFA.
Réélu en 2002, 2007 et 2011.
(Adaptation de l’allemand: Samuel Jaberg)
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