L’Iran et la Suisse: une relation particulière
L’attaque américano-israélienne contre l’Iran place le rôle particulier de la Suisse sous les projecteurs. Berne a toujours entretenu une ligne de communication privilégiée avec le régime des mollahs – quelles que furent ses dérives. Mais sur le plan économique, le pari helvétique n’a pas porté ses fruits.
Quoi qu’il advienne dans les prochains jours à Téhéran, un changement de pouvoir en Iran serait «dans l’intérêt de la Suisse». C’est du moins la conviction du chercheur Kijan Espahangizi, historien à l’Université de Zurich. Selon lui, un tel bouleversement offrirait à la Confédération «des opportunités incroyables».
La voie à suivre? La Suisse devrait reconnaître la République islamique comme illégitime, puis convoquer une conférence internationale sur l’Iran. «Cela lui garantirait dès demain un accès privilégié au marché iranien», affirme le spécialiste.
Une moisson qui n’est jamais venue
Ce marché compte quelque 90 millions d’habitants bien formés, les deuxièmes plus grandes réserves mondiales de gaz naturel et des finances publiques alimentées par la rente pétrolière.
Après la révolution islamique de 1979, la Suisse avait entrepris de négocier, accord après accord, avec les dirigeants de Téhéran, dans l’espoir de voir fleurir un jour les affaires bilatérales.
Or, la moisson n’a jamais eu lieu en raison des sanctions.
Les premières ont été décidées par les États-Unis en 1995, puis par l’ONU en 2006, et plus tard également par l’UE. Philippe Welti, ancien ambassadeur de Suisse à Téhéran, qualifie la cascade de sanctions «d’événement dominant» dans l’histoire des relations entre les deux pays. Il est aujourd’hui président de la Chambre de commerce Suisse-Iran.
Mais d’où vient la relation particulièrement étroite de la petite Suisse éprise de liberté avec ce régime qui défend des valeurs si différentes des siennes? Si différentes de la liberté, de la démocratie et de l’égalité?
La théocratie iranienne s’était solidement implantée après la chute du Chah d’Iran en 1979. Au-dessus du président veillait le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, tué le 28 février, qui détenait le dernier mot sur toutes les grandes décisions de l’État. À son service se trouvait le Conseil des gardiens de la Constitution, chargé notamment de contrôler le Parlement et de filtrer les candidatures aux élections.
Un vaste appareil répressif garantissait le maintien de l’ordre dans la République islamique. Les Gardiens de la révolution, la police des mœurs et les forces de sécurité ont brutalement étouffé jusqu’au début de l’année 2026 toute expression de contestation dans la population.
En 2025, l’Iran se classait au 153e rang sur 180 pays dans l’indice de perception de la corruption de Transparency InternationalLien externe, et au 154e rang sur 167 États dans l’indice de démocratie de l’Economist Intelligence UnitLien externe.
L’Iran cherche à se doter de l’arme nucléaire. Il a juré la destruction d’Israël, est intervenu en Irak, au Liban et au Yémen, et a alimenté le bain de sang du dictateur syrien Bachar al-Assad, qui, selon l’ONU, a coûté la vie à quelque 500’000 personnes. Téhéran a également fourni des drones à la Russie et soutenu le Hamas, responsable de l’attaque du 7 octobre 2023 contre Israël, qui fit 1182 morts – une organisation que la Suisse classe, depuis 2025, parmi les groupes terroristes.
Nouvelles violences, nouvelles sanctions
Ces derniers temps, le régime iranien s’est également montré de plus en plus brutal envers sa propre population. En 2022, il avait réagi à des manifestations de masse par plus de 500 exécutions et plus de 25’000 arrestations. Les personnes détenues ont subi torture, violences sexuelles et traitements arbitraires.
En janvier 2026, le régime a écrasé une nouvelle vague de révolte. Selon un réseau médical iranienLien externe, le nombre de morts aurait cette fois dépassé les 30’000.
Le gouvernement suisse a exprimé sa «préoccupation» dans un communiqué officielLien externe et convoqué l’ambassadeur iranien à Berne. Mais comparée à d’autres États, comme le CanadaLien externe, la Suisse s’est une fois encore signalée par sa retenue.
Les relations de la Confédération avec l’Iran se sont toujours déployées sur deux axes: le commerce d’un côté, les missions diplomatiques spécifiques et la prudence politique de l’autre. Le commerce a toujours été l’objectif; la diplomatie, le moyen. Et c’est bien la combinaison de ces deux dimensions qui a permis à la Suisse de consolider progressivement un lien privilégié avec Téhéran.
Plus le régime iranien s’enfonçait dans l’isolement international, plus la Suisse prenait de l’importance. Non seulement pour Téhéran, mais aussi pour l’Occident: alors que ce dernier se détournait du régime des mollahs, Berne restait, construisait des passerelles et endossait le rôle de puissance intermédiaire. Ce statut particulier légitimait l’amitié avec un État paria sans pour autant exposer la Suisse à la réprobation internationale.
Le dogme du changement par le commerce
Sur le plan intérieur aussi, cette position particulière servait d’argument. Comme avec la Chine ou la Russie, la Suisse a longtemps appliqué en Iran le principe du «Wandel durch Handel», ou «changement par le commerce». L’idée: il faut d’abord établir des liens économiques pour pouvoir aborder ensuite les questions de droits humains. C’est ainsi que le Département fédéral des affaires étrangères justifiait sa ligne, lorsque des voix critiques se faisaient entendre dans le pays.
En 1979, la Suisse s’était vu confier un premier mandat de puissance protectrice, représentant les intérêts iraniens en Égypte. En 1980, elle s’était vu attribuer celui des États-Unis – considéré dans les cercles diplomatiques comme le «joyau de la couronne» des mandats suisses. Puis sont venus l’Arabie saoudite en 2017, avec un mandat double, et le Canada en 2019. Aujourd’hui, la Suisse doit ainsi au régime iranien cinq de ses sept mandats de puissance protectrice.
Ces mandats comptent, même si leur nombre a beaucoup diminué depuis la Seconde Guerre mondiale, où ils atteignaient les 200. «La Suisse a un intérêt majeur à ne pas perdre ces mandats», déclarait Philippe Welti en 2022, lors de la précédente vague de protestations en Iran.
Mais certains parlementaires helvétiques estiment désormais qu’avec la guerre actuelle, le mandat de puissance protectrice à Téhéran est devenu superflu. «C’est ce mandat qui a été la principale raison de l’attitude timorée de la Suisse face au régime brutal des mollahs», affirme la sénatrice socialiste Franziska Roth.
Profiter d’une amitié
Grâce à sa neutralité, la Suisse se tient depuis 150 ans à la disposition des États qui, en raison de conflits, ont rompu leurs relations diplomatiques avec d’autres pays et ont besoin d’un intermédiaire pour faire passer leurs messages. «Aucun pays n’a plus d’expérience dans ce domaine», affirme Philippe Welti, qui a géré le mandat américain lorsqu’il était ambassadeur à Téhéran.
Le bénéfice pour la Suisse? Ces mandats de puissance protectrice offrent à ce petit État un accès privilégié aux acteurs de la scène mondiale et renforcent son poids sur le plan international.
L’Iran y trouve lui aussi son compte. L’amitié avec ce petit pays respecté contribue à «normaliser» les mollahs sur le plan international, une image que le régime aime volontiers mettre en avant.
La Suisse a en outre activement aidé l’Iran à s’insérer dans le concert des nations. À la demande de Téhéran, elle plaide encore aujourd’hui pour l’adhésion du pays à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Car ce pays riche en matières premières tente depuis des années, souvent désespérément, de se raccorder à l’économie mondiale. Sa monnaie s’est effondrée: 1 dollar vaut 42 millions de rials, et l’inflation atteint 50%. «L’Iran est un zombie économique», résume SRF.
Le parrainage suisse en vue d’une adhésion à l’OMC est consigné dans une feuille de route pour l’approfondissement des relationsLien externe, adoptée en 2016. Le document comprend 13 paragraphes, qui couvrent la politique, l’économie, la sécurité nucléaire, l’environnement, mais aussi l’agriculture et le droit.
Le paragraphe 10 est consacré aux droits humains. Le passage reste vague: «Les parties déclarent leur intention de reprendre le dialogue sur les questions pertinentes de droits de l’homme», y lit-on, ajoutant que des fonctionnaires doivent d’abord s’entendre sur les modalités de ce dialogue.
On sait que la Suisse a régulièrement évoqué avec Téhéran la question de la peine de mort, en particulier lorsqu’elle visait des personnes mineures. L’Iran exécute en effet chaque année des centaines de citoyennes et citoyens, le plus souvent par pendaison, parmi lesquels se trouvent aussi des mineurs. En 2025, le nombre d’exécutions a, selon Human Rights Watch, connu une hausse spectaculaire, atteignant 2167 mises à mort décidées par l’État.
Déjà en 2018, le président américain Donald Trump avait durci le ton à l’égard de Téhéran. Il entendait mettre le régime des mollahs à genoux. Il avait alors lancé un avertissement sans ambiguïté à tous les partenaires commerciaux de l’Iran: soit vous faites affaire avec l’Iran, soit avec les États-Unis.
Cette pression s’est révélée encore plus dissuasive que les sanctions elles-mêmes – y compris pour les institutions suisses. Aucune banque en Suisse n’a plus osé détenir le moindre franc pouvant provenir d’Iran dans ses comptes. Et la plupart des entreprises helvétiques ne pouvaient pas se permettre de se brouiller avec les États-Unis.
En réaction, la Suisse a créé, en invoquant sa tradition humanitaire, un «accord suisse de commerce humanitaire». Depuis 2020, ce dispositif permet des échanges dans des domaines limités comme les médicaments et les denrées alimentaires, avec l’aval de Washington. Nestlé, Novartis, Roche et Syngenta y participent. Mais là aussi, la déception a suivi. Pour obtenir l’autorisation américaine, il fallait transmettre les détails des contrats aux autorités de Washington. La plupart des entreprises s’y sont refusées.
Au final, la Suisse a tiré bien peu de bénéfices de son engagement de plus en plus contesté en Iran. Le régime, lui, s’est en revanche réjoui de la délivrance simple, quoique conforme aux règles, de visas suisses pour ses fonctionnaires se rendant à Genève. Ils sont nombreux, et il s’agit probablement du plus grand avantage que l’Iran ait retiré de cette relation particulière – «certainement un geste très positivement perçu que la Suisse offre à l’Iran», selon l’ancien diplomate Philippe Welti. Genève a toujours été pour Téhéran une porte ouverte sur le monde, «comme de l’oxygène».
Texte relu et vérifié par Marc Leutenegger, traduit de l’allemand à l’aide d’un outil IA/sj
Ce texte est une version actualisée d’un article publié par Swissinfo lors des manifestations de masse en Iran en 2022.
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