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Novartis peut-il rendre ses médicaments accessibles à tout le monde?

En 2019, Novartis a lancé une nouvelle stratégie en Afrique subsaharienne. Les commerciaux ne sont plus motivés par les objectifs de vente mais plutôt par le nombre des patients atteints. Reuters / Baz Ratner

Novartis veut rendre ses médicaments accessibles à tous, même ses thérapies géniques à plusieurs millions de dollars. Mais est-ce réaliste?

Ce contenu a été publié le 10 février 2021 - 09:00

Le géant suisse de la pharma a lancé voici cinq ans ce que personne n’avait jusqu’ici tenté dans l’industrie pharmaceutique: essayer de vendre une corbeille de médicaments génériques et brevetés au prix d’un dollar pour des traitements mensuels, tarif facilitant leur accès à des ménages pauvres du Kenya. Un an après son lancement, des évaluateursLien externe de l’Université de Boston ont pourtant dû constater que cette expérience n’avait presque pas eu d’impact, le tarif de certains médicaments restant plus élevé que des alternatives disponibles. Ce projet n’a pas résolu la carence d’accès de ces produits aux ménages pauvres.

Pour la pharmacienne Veronika Wirtz, membre de l’équipe d’évaluation qui s’est chargée de ce cas à l’Université de Boston, c’est pourtant vers ce genre d’études que la pharma doit orienter aujourd’hui ses recherches. «Mais ce n’est pas parce que les entreprises lancent des programmes d’accessibilité que ces derniers sont toujours adéquats. Cela ne se vérifie en tout cas pas toujours».

Les conclusions de l’évaluation ont de quoi rendre humble une société pourtant souvent classée en tête de l’indice de la Fondation pour l’accès à la médecine (Access to Medicine Foundation IndexLien externe), indice jaugeant la façon dont les 20 plus importantes sociétés de pharma au monde parviennent à rendre leurs produits disponibles et à des prix abordables en dépit des fractures socio-économiques.

Si les experts ont convenu que ces résultats auraient pu être davantage précis si cette évaluation avait pu être réalisée avec plus de recul, ils reflètent aussi les difficultés rencontrées pour donner un meilleur accès à ces médicaments dans le système qui régit l’industrie pharmaceutique. Alors même que des médicaments affichent déjà des prix exorbitants pour des patients-tes de pays plus riches.

En quête d’argent

Les discussions sur l’accès aux médicaments ont jusqu’ici surtout porté sur les maladies infectieuses. Celles dont les pays les plus pauvres souffrent en particulier (tuberculose, paludisme, VIH). Mais depuis quelque temps, le débat s’est étendu à d’autres régions du monde concernées, elles, par d’autres maladies non transmissibles (MNT) comme le cancer ou le diabète, qui affectent indifféremment autant les pays riches que ceux en développement. Pendant que le monde entier est sous l’emprise de la pandémie de Covid-19, environ 70% des décès recensés sont toujours dus au cancer et au diabète. Des maladies génétiques rares comme la fibrose kystique ou l’amyotrophie pèsent toujours sur les systèmes de santé et les conditions de vie des familles touchées.

Novartis est également impliqué dans les médicaments pour traiter la lèpre, le paludisme, la maladie de Chagas et la drépanocytose. Il s'est fixé comme objectif d'atteindre 50% de patients en plus d'ici 2025. Afp / Tony Karumba

Le traitement de ces maladies ouvre de gigantesques perspectives pour des géants de la pharma comme Novartis ou Roche en Suisse. Tout en les exposant à de nouveaux défis sur l’accessibilité des médicaments.

Pour développer tel ou tel traitement, ces sociétés concentrent d’abord leur énergie sur des places fortes comme le marché américain. Ce qui permet de couvrir l’investissement consenti, mais n’incite guère à viser une distribution à l’échelle mondiale.

Un rapport de la société d’analyse de données de santé IQVIA réalisé en 2017 corrobore les critiques émises sur cette distribution non uniforme. Selon lui, les nouveaux médicaments mis sur le marché ne seraient appliqués, cinq ans après leur lancement, qu’à 1 à 5% des patients-tes de pays à revenu faible ou moyen.   

Au-delà des 10%

Mais un changement s’opère tout de même lentement. «Toujours plus d’entreprises estiment qu’il n’est plus très logique d’investir autant d’argent pour le développement de thérapies innovantes non disponibles. Ou au mieux qu’à environ 10% de la population mondiale», analyse Jayasree Iyer, directrice de l’Access to Medicine Foundation (Fondation pour l’accès à la médecine).

Les entreprises réalisent que des rentrées substantielles peuvent aussi être réalisées sur des marchés à faible revenu ou émergents. «Elles doivent faire en sorte que les produits innovants aient une portée mondiale», précise Jayasree Iyer.

Ce que Novartis confirme viser. Il y a deux ans, son CEO Vas Narasimhan avait déjà indiqué que l’accessibilité de chaque nouveau médicament issu de ses laboratoires devrait être un facteur à prendre en compte dès le début du processus. En septembre dernier, il a même fixé l’objectif d’augmenter de 200% à l’horizon 2025 le nombre de patients pouvant bénéficier de prestations.  

Novartis a traduit en bourse son engagement en émettant les premières obligations en lien direct avec des objectifs d’accessibilité en matière de santé. Leurs détenteurs-trices profiteront d’indemnisations si les objectifs vacillent.

Experte dans le domaine de la santé chez GAM Asset Management, Jenna Denyes ne peut qu’acquiescer du point de vue commercial. «Plus les médicaments s’écoulent, plus il y a de patients, mieux l’entreprise se porte».

Nouveau label d’accessibilité

Novartis doit dorénavant concrétiser cette promesse afin de proposer et délivrer à l’avenir des remèdes anticancéreux ou utilisés en immunothérapie à des familles qui vivent dans la précarité en Afrique subsaharienne ou en Inde, alors que cette médication est déjà vendue à un prix élevé en Suisse. Comment une thérapie qui coûte déjà 2,1 millions de dollars pourrait-elle raisonnablement être distribuée demain à l’ensemble des personnes qui en ont réellement besoin?

Novartis et les responsables de santé publique admettent que la réponse appropriée ne consistera pas à offrir constamment des médicaments. «Ce n’est pas tenable», selon Veronika Wirtz. «Les dons règlent des situations d’urgence sur le court terme», analyse-t-elle, «mais leur effet ne dure pas».

A la tête des opérations Global Health et Corporate Affairs chez Novartis, Lutz Hegemann croit aussi «qu’une approche unique n’est pas idoine». La solution naîtra d’une «combinaison entre philanthropie, désintéressement aux profits et modèles commerciaux partagées», pour assurer une durabilité dans ce domaine.

En matière de budget, un journal suisse a pris l’exemple de la ligne à bas prix MBudget du grand distributeur Migros comme une alternative possible pour faciliter à l’avenir l’accès à certains médicaments. Des «marques pour les marchés émergents», selon la terminologie de Novartis, qui ne seraient ni des génériques ni des biosimilaires, mais des médicaments de première main à des prix différenciés en fonction du niveau des revenus. Aujourd’hui, 118 de ces «marques» Novartis sont déjà précisément à ranger parmi les médicaments innovants qui ont déjà été homologués sur plus de cinquante marchés en développement, a confirmé l’un de ses porte-paroles à SWI swissinfo.ch.

Parmi eux figure l’omalizumab (Xolair®), un traitement contre l’asthme. Lors de son lancement, Novartis a proposé une marque destinée spécifiquement à un marché émergent comme l’Inde à 10% de son prix. Idem avec le traitement du cancer du sein Piqray, qui y a obtenu là-bas une homologation avant l’Europe.

Au Mexique, une approche similaire a été tentée via la distribution d’un médicament contre la migraine, le Aimovig. Ce traitement auto-injectable coûte au prix officiel 575 dollars (519 francs suisses) par mois. Novartis se base sur une analyse socio-économique qui en prend en considération chaque patient afin de déterminer combien de flacons chacun aura besoin sur une année. Ce calcul effectué, Novartis prend en charge ensuite la différence afin d’assurer une couverture intégrale du traitement. En contrepartie, les patients-tes doivent utiliser une application pour enregistrer des données réelles sur l’état de leurs migraines pour que les médecins aient un meilleur suivi. Novartis estime que 24 millions de personnes supplémentaires pourraient avoir accès à de tels produits.  

Mais ce procédé n’est guère utile pour des génétiques ou médicaments utilisés en immunothérapie, où les prix se chiffrent en plusieurs millions de dollars.

Des donateurs ont déjà rechigné lorsque Novartis a lancé la thérapie génique Zolgensma pour soigner l’atrophie musculaire spinale, une seule perfusion permettant la guérison de cette maladie mortelle rare. Mais des compagnies d’assurances et des systèmes de santé, même de pays riches, refusent toujours de couvrir ces dépenses estimées à 2,1 millions de dollars (1,9 million).

Le géant bâlois a pris l’option de paiements échelonnées et de traitements même gratuits pour les enfants de moins de 2 ans dans des pays où ce traitement n’est pour l’heure pas encore disponible. Mais cette démarche n’est pas applicable partout. Voilà pourquoi Novartis affirme actuellement vouloir «rechercher une solution durable» qui implique le système de santé dans son entier.

Pas de succès avec le secret  

D’autres sociétés actives dans la pharma scrutent avec intérêt l’expérience menée par Novartis, résume Jayasree Iyer. Sans être impliqué directement dans les vaccins contre la Covid-19 ou n’ayant qu’une implication limitée dans les thérapies contre cette maladie, le groupe a tout de même réussi à se classer récemment 2e dans l’indice d’accessibilité aux médicaments puisque Novartis continue de cibler des patients-tes des pays les plus pauvres. Pour faire face à cette pandémie, le groupe bâlois a plutôt développé des prestations non lucratives et soutient aussi la production de vaccins développés par d’autres.

Reste que les tenants de la santé publique arguent qu’il ne s’agirait-là que d’une opération de relations publiques ou d’ajustements marginaux tandis que la question de fond d’un meilleur accès aux médicaments est contournée. Membre de l’Alliance européenne de Santé publique, Yannis Natsis a indiqué à swissinfo.ch que ce problème de la cherté des prix ne disparaîtra pas si des efforts ne sont pas consentis au niveau de la transparence même des coûts de production des médicaments et des tarifs convenus avec les gouvernements.

«La pharma fait partie de la solution, mais la politique du secret qui y règne sape l’influence des gouvernants», ajoute-t-il. Il prend l’exemple des accords secrets conclus autour des vaccins durant la pandémie pour montrer que le pouvoir reste entre les mains des grands groupes. De quoi compliquer la tâche des décideurs désirant les rendre accessibles aux personnes les plus exposées.

Interrogé par swissinfo.ch, Novartis affirme n’être pas en mesure de divulguer des informations sur les prix pour des raisons évidentes de concurrence. Le secteur de la pharma repousse les appels à plus de transparence, prétextant que les prix sont déterminés par la valeur des produits, non par leur coût de production.

Selon Veronika Wirtz, tous les efforts entrepris ne permettent pas d’affirmer aujourd’hui en l’absence d’évaluations rigoureuses si ces programmes sont adéquats. Novartis a cessé de collaborer avec son équipe de Boston sur le programme au Kenya, mais le groupe a indiqué à swissinfo.ch avoir pris des mesures pour le «renforcer» en évitant une sous-enchère qui prétériterait, selon lui, les distributeurs locaux de médicaments. Dans ces conditions, le principal indicateur des progrès réalisés demeure le nombre de patients soignés.

«L’objectif de ces évaluations n’est pas d’obtenir des résultats mirifiques qui nous en apprennent finalement très peu», conclut Veronika Wirtz. «En revanche, un continuum de bons et de mauvais résultats serait nettement plus utile pour des données basées sur des faits afin d’améliorer ces programmes à l’avenir».

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