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Comment Viktor Orbán utilise la démocratie directe pour renforcer son pouvoir en Hongrie 

beaucoup de drapeaux hongrois
À l'approche des élections du 12 avril, la Hongrie a été le théâtre d'une vague de manifestations patriotiques, tant de la part du parti au pouvoir, le Fidesz, que du groupe d'opposition Tisza. Copyright 2024 The Associated Press. All Rights Reserved.

Depuis 2010, le gouvernement de Viktor Orbán est parvenu à orienter l’opinion publique hongroise en utilisant divers instruments de démocratie directe. Il recourt notamment à un instrument peu utilisé ailleurs, la «consultation nationale».

En juin 2025, la population hongroise avait rendu un verdict a priori sans appel. À 95%, elle avait dit non à l’idée que l’Ukraine rejoigne l’Union européenne dans le cadre du scrutin «Vote 2025» organisé par le gouvernement. Un résultat sans équivoque selon le Premier ministre Viktor Orban, qui s’est empressé de présenter à Bruxelles ce qu’il qualifia de «mandat fort» pour étayer son blocage de nouvelle aide européenne à Kiev.

Mais à y regarder de plus près, ce mandat – sous couvert d’une «consultation nationale» et non d’un «vote» – reposait sur des bases démocratiques très discutables. Autrement dit un questionnaire non contraignant visant moins à sonder l’opinion publique qu’à mobiliser le camp favorable au Premier ministre en place, ont estimé divers analystes. Ce qui serait la preuve d’un glissement de la démocratie libérale sous la Hongrie de Viktor Orban.

Si le gouvernement a déjà utilisé depuis 2010 au moins une douzaine de fois cet instrument, l’opposition est consciente, elle aussi, de l’importance de ce type d’outils en campagne. Principal rival de Viktor Orban pour les législatives du 12 avril, Peter Magyar a mené une consultation portant sur l’Ukraine, mais avec un résultat fort différent, 58,2% des personnes sondées se déclarant favorables à une candidature de l’Ukraine à l’UE.

Viktor Orbán, Premier ministre hongrois
Viktor Orbán lors d’un sommet européen à Bruxelles, le 19 mars 2026. Sera-t-il toujours le visage de la Hongrie après le 12 avril? Copyright 2026 The Associated Press. All Rights Reserved.

«Illusion de démocratie directe»

Professeur de droit constitutionnel à l’Université Eötvös Lorand de Budapest, Zoltan Pozsar-Szentmiklosy ne mâche pas ses mots. D’après lui, ces consultations ne font que maintenir «une illusion de démocratie directe». Concrètement, poursuit-il, ce sont des «outils informels de communication politique» pour légitimer des agendas déjà établis.

Contrairement aux référendums dont les formulations, les cadres et les enjeux sont clairement définis par des règles au titre de l’équité, les consultations sont pour bonne part non réglementées. Une question est posée par les autorités, laquelle, munie d’une recommandation officielle, est envoyée aux ménages qui peuvent répondre soit par courrier soit en ligne.

Des consultations de ce type ont déjà porté sur le terrorisme ou le philanthrope George Soros. Mais le taux de participation et les résultats qui en découlent sont opaques. Selon Zoltan Pozsar-Szentmiklosy, «presque n’importe qui» peut remplir la version en ligne indépendamment de sa nationalité ou de son éligibilité.

Contenu externe

Difficile par conséquent d’obtenir des résultats crédibles. Pour la consultation sur le dossier Ukraine-Union européenne, les responsables ont fait état de 2,2 millions de réponses, soit un tiers environ de l’électorat. Mais des études ont relevé que la plupart des personnes qui ont répondu étaient des fidèles du parti de Viktor Orban, le Fidesz, leurs adversaires s’abstenant régulièrement de participer. D’autres sondages ont relevé des opinions beaucoup plus nuancées à propos de l’Ukraine que ce niet à 95 % placardé en gros titre. Le questionnaire – tout aussi discutable en termes de représentativité – de Peter Magyar, l’adversaire de Viktor Orban, a recueilli pour sa part 1,1 million de réponses.  

Peu utilisées ailleurs qu’en Hongrie, ces consultations sont présentées par Viktor Orban sous l’apparence de sondages permettant de s’appuyer sur une volonté populaire. Une expérience de démocratie délibérative qui peut apparaître en théorie comme prometteuse alors que la confiance dans la politique s’érode. L’instauration plus modeste de «débats nationaux» en France ou d’assemblées citoyennes en Suisse vont a priori dans le même sens. En pratique, la version hongroise a pris cette dernière décennie une autre tournure, devenant, selon les travauxLien externe de deux chercheurs, «un instrument plébiscitaire pour redynamiser la position du Fidesz et mobiliser ses supporters». 

>> Quelles règles et procédures faut-il mettre en place pour garantir l’équité d’un référendum? Découvrez-le dans notre article explicatif:

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La démocratie directe dans un système illibéral

Ces consultations ont constitué plus largement durant cette période un élément de transformation de la démocratie en Hongrie. Viktor Orban, dont les sondages prédisent une réélection difficile le 12 avril, a ainsi pu consolider la domination de son parti via des changements législatifs, faisant de la Hongrie un prototype de «démocratie illibérale». Un modèle qui a suscité l’admiration de Donald Trump et d’autres, mais également attiré les critiquesLien externe du Parlement européen qui a mis en garde contre «un recul démocratique».

Professeure d’études européennes à l’Université de Fribourg, Natasha Wunsch explique que ce type de recul va généralement de pair avec une érosion progressive des contrepoids (liberté de la presse, indépendance de la justice, droits des minorités). «En Hongrie, les exécutifs ont aussi souvent utilisé ces dernières années le référendum comme un outil plébiscitaire pour renforcer leur pouvoir», dit-elle. Cet outil de la démocratie directe n’est pas utilisé ici comme mécanisme principal, mais comme d’un moyen «complémentaire» pour consolider l’autorité et renforcer le soutien populaire.

Peter Magyar, un homme, prononçant un discours
Après avoir fondé Tisza en 2024, Péter Magyar, ancien allié d’Orbán, a rapidement réussi à mettre en place un mouvement ayant de réelles chances de remporter un succès électoral. EPA/Tibor Illyes

Une vision majoritaire

Elle ajoute que cette conception de la démocratie selon Viktor Orban, qui entraîne des replis démocratiques, est majoritaire actuellement dans le pays. Une victoire aux élections y est suffisante pour légitimer pratiquement toute action du gouvernement, tout en contournant au besoin des obstacles institutionnels ou en négligeant de protéger les minorités. Cette logique s’est étendue à des instruments plus formels de la démocratie directe comme le référendum, que le Fidesz a utilisé à son avantage en calquant des textes référendaires sur son programme et compliquant la tâche d’initiatives adverses.

Elle cite en particulier un référendum sur les quotas de migrants qui s’est tenu en 2016. Bien qu’officiellement invalidé à cause d’un trop faible taux de participation, le résultat avait été brandi par Viktor Orban comme un succès. Près de 98% des votants avaient alors dit non à toute «relocalisation» de demandeurs d’asile décidée par l’UE. En 2022, c’est l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) qui avait pointéLien externe du doigt des référendums qui n’auraient pas offert au corps électoral des «informations objectives» sur les enjeux des scrutins ou des arguments contradictoires.

Dans le même temps, des initiatives citoyennes ont été étouffées dans l’œuf. La Commission électorale hongroise, nommée par un Parlement dominé par le Fidesz, applique des critères de recevabilité stricts aux propositions non gouvernementales, ce qui réduit fortement leurs chances. Les chiffres sont éloquents. Selon Daniel MoeckliLien externe, chercheur à l’Université de Zurich, sur les 1937 initiatives et référendums lancés entre 1990 et 2020 en Hongrie, 93% ont été jugés irrecevables. En comparaison, seules quatreLien externe initiatives populaires ont été invalidées en Suisse en plus d’un siècle.

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Modéré par: Benjamin von Wyl

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La Hongrie à un tournant?

S’il est encore trop tôt pour dire si les élections du 12 avril prochain modifieront significativement le paysage de la démocratie directe en Hongrie, nombre d’analystes se demandent tout de même déjà si les promesses faites durant la campagne par Peter Magyar et son parti Tisza seront tenues ou pas en cas d’élections. Notamment le rapprochement de la Hongrie avec Bruxelles et l’éloignement de l’influence russe.  

Durant la campagne, des thèmes comme la démocratie et la démocratie directe n’ont été évoqués que timidement, la population étant davantage préoccupée par des dossiers pratiques comme l’éducation, la santé, les infrastructures, notent Natasha Wunsch et Zoltan Pozsar-Szentmiklosy. Peter Magyar a gardé délibérément des positions générales pour séduire l’électorat le plus large. Les appels répétés pour un renouveau démocratique n’ont pas été centraux pour lui, estime Natasha Wunsch.

Le programme de Tisza, son parti, n’en fait pas mention non plus. Mais lui et sa formation sont pleinement conscients des potentialités de ce thème en termes de communication et levier de mobilisation. D’autres consultations devraient suivre si sa formation l’emporte le 12 avril. Après avoir mené celle intitulée «La voix de la nation» portant sur l’Ukraine en 2025, Peter Magyar a déjà déclaré son intention d’organiser, s’il est élu, un référendum sur ce sujet. Ce qui démontre que même les adversaires de Viktor Orban ne sont pas opposés à utiliser les mêmes outils en place depuis dix ans.

Texte relu et vérifié par Benjamin von Wyl/jdp, traduit de l’allemand par Alain Meyer/sj

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