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Monteforno: «C’était notre vie»

Les derniers hauts-fourneaux de Monteforno saisis en 1998, avant leur démantèlement. Keystone Archive

Les grands fours de l'aciérie Monteforno de Bodio, en Léventine, s'éteignaient définitivement à la mi-janvier 1995.

Dix ans ont passé. Les anciens ouvriers restés dans la vallée n’ont pas oublié.

De 1946 à fin 1994, la Léventine tessinoise était synonyme d’acier. L’acier fondu dans les grands fours de la Monteforno, ce géant du groupe sidérurgique Von Roll de Gerlafingen, dans le canton de Soleure. Sise entre les communes de Bodio et Giornico, dans cette vallée sauvage et escarpée du haut Tessin, la Monteforno tournait jour et nuit.

Et pour la faire tourner, durant les cinq décennies de son activité, la direction a recruté des métallurgistes. En Léventine bien sûr, mais aussi et surtout à l’étranger, en Italie principalement.

En 1971, en plein boom de sa production, l’aciérie employait 1750 personnes. Au moment de sa fermeture, les ouvriers n’étaient plus que 360 environ.

«On se tenait les coudes»

Des Tessinois, parmi les cadres et le personnel administratif surtout, côtoyaient donc des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Yougoslaves. «On était tous unis, comme une grande famille, il n’y avait pas de rivalités entre nous. Oui, vraiment, on se tenait les coudes», soupire Francesco, un ancien ouvrier, arrivé de sa Sardaigne natale au début des années 60, et mis à la retraite anticipée en 1995.

Lorsque la Monteforno a bouclé ses portes, Francesco a décidé de rester à Bodio. «J’y ai vécu trop longtemps, si j’étais retourné chez moi, j’y aurais été plus étranger qu’ici», dit-il. Il ajoute que sa femme se trouvait bien en Léventine, que ses enfants y sont nés et y ont grandi.

«Lorsque j’ai dû éteindre les derniers fours et que j’ai compris qu’il n’y avait vraiment plus aucun espoir, le monde m’est tombé dessus», raconte un autre ex-métallo. Sarde lui aussi, comme la plupart de ses anciens collègues italiens, il est arrivé à Bodio en 1972. Aujourd’hui encore, sa femme et lui habitent dans l’immeuble B de la Monteforno.

Au fond de lui, avoue-t-il, il restera à tout jamais «un ouvrier Monteforno». D’ailleurs l’inscription qui figure sous son nom dans l’annuaire téléphonique, l’atteste aujourd’hui encore.

Bodio a changé

«On peut bien dire que la fermeture a été un choc pour nous. Dix ans ont passé, c’est vrai, mais on n’a pas oublié l’angoisse de ses jours-là» renchérit sa femme. Pendant huit ans, elle s’est occupée du nettoyage des bureaux de l’entreprise. «C’était dur, dit-elle, mais c’était notre vie.»

Depuis, la vie des employés de la Monteforno a changé. Et «Bodio aussi a changé», soupire l’ex-femme de ménage. «A une époque, le village était plein de vie. Tout est plus triste aujourd’hui, même le caractère des gens. Dix ans ont passé, les souvenirs sont restés, les beaux et les moins beaux.»

La Léventine n’oubliera pas de sitôt ce demi-siècle vécu dans l’ombre de l’aciérie. Construite en 1946 par la famille tessinoise Alliata-Nobile, elle avait été vendue à Von Roll en 1977. Son déclin, qui s’était déjà amorcé sous la direction des premiers propriétaires, s’est accentué dès la fin des années 70.

Licenciements à la pelle

Von Roll entamait dès lors une série de restructurations. Malgré l’œil vigilant des syndicats auxquels presque 100% du personnel était affilié, malgré les grèves, l’heure des premiers licenciements sonnait rapidement.

Ainsi de 1983 à 1987, 420 employés passaient à la trappe Une autre vague de licenciements touchait 390 autres personnes dès le début des années 90. Une réduction qui a eu des répercussions démographiques sur la vallée, puisque presque tous les ouvriers renvoyés étaient étrangers. Nombre d’entre eux rentraient définitivement dans leurs pays d’origine.

La Monteforno a résisté à la concurrence étrangère et aux difficultés du marché de l’acier encore quelques années. Le 3 mars 1994, la direction annonçait officiellement la fermeture de sa filiale tessinoise pour la fin de l’année.

Protestations et solidarité



Dès lors, les manifestations de protestation et de solidarité enflammaient la Léventine. Les ouvrier, avec femmes et enfants, descendaient en cortèges dans les rues de Bodio et de Giornico. La grève nationale du 9 avril 1994, qui vit 3000 métallurgistes arriver de toute la Suisse pour soutenir leurs collègues tessinois, est encore évoquée en Léventine.

Mais les appels des syndicats et du personnel ne suffirent pas à sauver l’entreprise. En décembre 1994, lors d’une assemblée générale du groupe sidérurgique à Bodio, son président Paul Choffat annonçait un ultime sursis de trois semaines.

Aujourd’hui partiellement démantelée, l’ancienne Monteforno est toujours bien visible de l’autoroute. Le temps passé n’a pas effacé la nostalgie: «Quand je passe devant en voiture et je vois ce qui en reste, j’ai envie de pleurer», conclut Francesco.

swissinfo, Gemma d’Urso, Bodio et Giornico

Fondée en 1946 par la famille Alliata-Nobile, la Monteforno employait 41 ouvriers à ses débuts et 1750 personnes en 1971.
Le déclin s’amorçait dès 1974 et en 1977 l’aciérie tessinoise était vendue au groupe Von Roll de Gerlafingen.
Victime de la concurrence étrangère et de la crise mondiale du marché de l’acier, la Monteforno fermait officiellement ses portes à fin décembre 1994 et la production était définitivement suspendue à la mi-janvier 1995.

– Aujourd’hui le canton du Tessin projette de construire un parking pour 400 poids lourds sur l’emplacement de l’ex-aciérie. Des services commerciaux, un restaurant, un motel et un garage y sont aussi prévus. Le projet se heurte à l’opposition des Verts et notamment de Greenpeace.

– La réalisation du parking pour camions doit être gérée par l’Ordonnance sur les routes nationales. Elle devrait durer de six mois à un an et coûter quelque 100 millions de francs.

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