Le chalet suisse en kit, success-story méconnue de la révolution industrielle
Entre 1850 et 1920, le chalet suisse vit son âge d’or. Les aristocrates puis les bourgeois s’entichent de cet habitat rustique. La révolution industrielle permet d’exporter des bâtiments en kit un peu partout dans le monde. L’historienne Pauline Nerfin s’est plongée dans cette histoire oubliée pour sa thèse à l’Université de Genève.
L’engouement pour le chalet remonte au XVIIIᵉ siècle, où la région du Léman dépeinte par Rousseau dans «Julie ou la Nouvelle Héloïse» marque les esprits en Europe (lire en encadré).
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La construction en bois essaime à travers le continent grâce aux innovations techniques de la révolution industrielle et l’avènement de la machine-outil. Les scies de grande taille, dotées de lames renforcées et mues par la machine à vapeur ou l’énergie hydraulique ouvrent la porte à la production en série. Il faut aussi pouvoir livrer le bâtiment en pièces détachées, ce que permettra le développement du transport maritime et du chemin de fer.
Si l’offre se développe, c’est que la demande existe. À l’époque, les Alpes fascinent. Ce sont les débuts de l’alpinisme et de la géologie. «La Suisse est idéalisée. On la compare à l’Arcadie (ndlr: une région de la Grèce, symbole d’une nature préservée) avec ses bergers qui peuplent les montagnes», relate Pauline Nerfin dans l’émission Forum. L’idée de vivre dans l’habitat rustique des montagnards plaît aux citadins européens, les Parisiens notamment.
Industrialisation et démocratisation
Au début, seule l’élite peut se permettre un tel achat. «Beaucoup de têtes couronnées d’Europe font construire un chalet. Certains vont même faire démonter pièce par pièce de ‘vrais’ chalets de l’Oberland bernois, pour les transporter et les remonter dans leur domaine», raconte l’historienne de l’architecture et coprésidente de la section genevoise de Patrimoine suisse.
Les fabricants devenant plus nombreux, les prix baissent et une forme de «démocratisation» survient. Certains se font construire un chalet comme maison de campagne, d’autres comme résidence principale.
Une maison en quelques jours
Le catalogue de l’entreprise genevoise Spring Frères témoigne de cette diversité. «Il y en a pour toutes les bourses», indique l’historienne. «On peut acheter un chalet de trois pièces ou un chalet beaucoup plus luxueux de quinze pièces.»
L’acheteur doit patienter entre six et huit semaines après avoir passé commande. «Une fois que les pièces – les madriers, les planches, les poutres – sont produites, la fabrique fournit les monteurs nécessaires. En quelques jours, le chalet est construit.»
L’entreprise vend même des cabanons destinés aux enfants à installer dans le jardin. Pas besoin dans ce cas d’attendre avant de l’obtenir. Il suffit de passer à l’usine de Sécheron, où on vous remet un kit avec un mode d’emploi. C’est en quelque sorte Ikea avant l’heure…
Un habitat rustique déconsidéré
La mode s’essouffle au début du XXᵉ siècle. Après les années 1930, la construction de chalets se fait beaucoup plus rare.
À Genève, Maurice Braillard n’est pas étranger à ce recul. Le conseiller d’État et architecte est vent debout contre la multiplication de ces édifices. Il estime qu’ils s’intègrent mal à l’urbanisme local, les qualifiant de «décors d’opéra-comique». Le ministre des Travaux publics fait donc son possible pour limiter leur construction.
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Dans l’après-guerre, on redécouvre la fabrication de maisons à la chaîne, en mettant en pratique certaines théories architecturales récentes, par exemple celles de Le Corbusier. L’histoire du chalet préfabriqué est, elle, «mise sous le tapis».
Pourquoi a-t-on oublié ce fordisme avant l’heure? L’historienne avance l’hypothèse d’un certain mépris pour ce genre de constructions en bois. Quelques grands architectes ont certes réalisé des chalets, mais aucun n’a associé durablement son nom à ce type de bâtiments. «On ne s’est jamais vraiment intéressé de près à cette histoire, malgré la construction de milliers de chalets en Suisse, en Europe et dans le monde», conclut Pauline Nerfin.
L’histoire commence en réalité un siècle avant la révolution industrielle. Paru en 1761, le roman de Jean-Jacques Rousseau Julie ou la Nouvelle Héloïse popularise le mot «chalet». L’intrigue a pour cadre la Riviera vaudoise.
«Les Alpes suisses, les paysages de la région de Clarens vont faire l’objet d’un engouement des élites, explique Pauline Nerfin. Les aristocrates européens vont venir en Suisse pour visiter et se prendre de passion pour le chalet.»
Un enthousiasme qui naît en dépit du fait que le terme apparaît cinq fois dans le texte et que l’auteur décrit plutôt une chaumière…
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