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Les confinements à géométrie variable des cantons suisses

A Lausanne, le personnel des restaurants manifeste avec des tables vides lors d'une action de protestation. Keystone / Jean-christophe Bott

Alors que la France a institué une commission indépendante d’évaluation de la crise sanitaire, l’heure du bilan n’a pas encore sonné en Suisse. Pourtant, dans un des pays les plus touchés en Europe par la deuxième vague de Covid-19, les critiques fusent sur les incohérences du fédéralisme.

Ce contenu a été publié le 12 novembre 2020 - 14:00
Alain Meyer

La crise du coronavirus aurait-elle révélé en filigranes les limites du fédéralisme suisse? Des disparités entre cantons et des erreurs de communication de la part de la Confédération sont apparues au grand jour. Mais contrairement à d’autres pays, aucun organe indépendant n’a jusqu’à maintenant été chargé d’évaluer l’action des autorités suisses, fédérales et cantonales, afin d’apporter un éclairage sur la gestion de la crise.

Aujourd’hui, les habitants d’un canton sont prêts à avaler des dizaines de kilomètres pour aller faire leurs emplettes d’avant-Noël dans les magasins d’un autre canton qui, lui, n’a pas fermé les commerces dits non essentiels. De telles transhumances ont été observées depuis une dizaine de jours dans l’arc lémanique, Genève ayant été plus restrictif cet automne dans son plan d’action contre la propagation de la pandémie que son voisin vaudois.

Même observation chez les Jurassiens, forcés de fêter ce week-end la fête de la Saint-Martin, leur fierté culinaire, en comités très restreints (pas plus de cinq personnes). Beaucoup regrettent dès lors de voir ces prochains jours les amateurs de bouchoyade aller satisfaire leurs papilles dans un autre canton. Pire, dans l’ancien canton de Berne auxquels les Jurassiens ont si longtemps appartenu, les cafés et les restaurants poursuivent aujourd’hui leurs activités, comme dans presque l’ensemble de la Suisse alémanique.

Rapport introspectif

Alors que la deuxième vague de Covid-19 avait déjà bien progressé au mois d’octobre, le conseiller fédéral en charge de la santé Alain Berset avait pourtant rappelé que dans notre pays, «les gens savent déjà que d’un canton à l’autre, les heures de fermeture des commerces diffèrent. En fait, il n’y a rien de nouveau». Depuis la fin de la première vague de la pandémie, chaque entité cantonale joue désormais en effet sa propre partition.  

L’heure des bilans n’a pas encore sonné, mais la population suisse s’interroge sur certaines incohérences de ce système. Si l’union sacrée a été globalement respectée au printemps dernier sous l’état de «situation extraordinaire» décrété par le Conseil fédéral, cette union s’est depuis quelque peu étiolée et des voix discordantes se font désormais entendre. Les dizaines de mesures et recommandations promulguées à travers le pays déconcertent.  

«Sans aller jusqu’à déclarer à nouveau l’état d’urgence, la Confédération devrait reprendre les rênes pour freiner la mobilité, vecteur important de la transmission», prône ainsi Hasim Sancar, député vert bernois et auteur à la fin du printemps d’une interpellation à l’adresse des autorités de son canton. Son texte réclamait un rapport ad hoc sur la gestion de cette crise, car «d’autres pandémies pires que celle-ci nous menacent», disait-il.  

État contrôlé en France  

En France, le président Emmanuel Macron a chargé l’infectiologue et épidémiologiste genevois Didier Pittet, spécialiste dans l’hygiène des mains, pour diriger une commission indépendante d’évaluation de la crise sanitaire. Une mission dirigée par un observateur neutre venu d’un pays neutre et voisin. Cet organe de contrôle est chargé de mettre en évidence les dérives et les erreurs de parcours des gouvernants confrontés à une crise tout à fait inédite pour eux aussi.

>> Mandaté par Emmanuel Macron pour évaluer la gestion de la pandémie en France, Didier Pittet dirige depuis juin un groupe de cinq experts dédiés à cette mission. L'infectiologue genevois était le 13 octobre à l'Elysée pour présenter une première version du rapport d'évaluation. (RTS, 13.10.20)

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Les premières conclusions ont été rendues le mois dernier. Elles constatent que le gouvernement français a «bien mesuré les enjeux» de cette crise. «Pas de défaillance massive ou systématique», souligne le rapport. Mais la mise en application des réponses pour contrer celle-ci a en revanche buté sur quelques difficultés: un manque d’anticipation, des collaborations parfois difficiles entre les différentes agences de santé outre-Doubs ou la lenteur de la montée des tests de dépistage. Voilà en gros ce qu’ont noté les experts.

Ministres et responsables d’organes de santé ont aussi été auditionnés par une commission d’enquête parlementaire. À la tribune et devant les caméras de TV, toutes et tous ont dû venir s’expliquer sur les ratés de la crise, et notamment l’absence de masques de protection.

Communication approximative

Une telle mise à plat serait-elle utile et nécessaire en Suisse? «Il est clair qu’un bilan devra être tiré, mais globalement le fédéralisme a bien tenu», estime le politologue Andreas Ladner, spécialiste dans le fonctionnement des administrations publiques. Dans «Le fédéralisme suisse», son analyse parue l’an passé sur l’organisation d’un État non centralisateur comme le nôtre, ce professeur de l’Université de Lausanne qualifiait le fédéralisme suisse «de généralement coopératif, symétrique, compétitif et solidaire».

«Il est clair qu’un bilan devra être tiré, mais globalement le fédéralisme a bien tenu»

Andreas Ladner, politologue

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Au vu de la gestion de la crise actuelle, ces quatre adjectifs auraient, selon lui, passé l’épreuve du «crash-test». «Sauf éventuellement l’aspect symétrique, les cantons étant assez différents entre eux et leurs moyens également», nuance-t-il. Mais «les niveaux d’interactions ont plutôt bien fonctionné entre la Confédération, les cantons et les communes», juge-t-il.

Il serait dès lors inutile, d’après lui, de constituer une commission indépendante de contrôle comme en France pour juger des errements en Suisse. Andreas Ladner s’en référera au bilan qui répondra ultérieurement aux questions que le quidam se pose aujourd’hui. «Constituer une commission, pour y entendre quoi?», lâche-t-il. «Des choses simples, banales, qu’on aurait déjà entendues, y seraient sûrement dites». Si des couacs sont apparus dans l’exercice du fédéralisme sous l’ère Covid, c’est du côté d’une communication déficiente et contradictoire qu’il faut chercher.

Le professeur Andreas Ladner a enregistré quelques approximations notoires. «Expliquer au début de la crise que les masques de protection n’étaient pas nécessaires n’a pas aidé à la compréhension. Même constatation lorsque la Task-Force Covid constituée par la Confédération a commencé d’alimenter le débat public avec ses propres conclusions». Mais en comparaison avec d’autres pays plus centralisateurs comme la France, la Suisse ne s’en sortirait pas si mal aujourd’hui, selon le politologue qui relève que le fédéralisme helvétique a jusqu’ici bien tenu le choc avec des aménagements de circonstance.  

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