La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935

L’Inde démocratique et la répression de ses critiques à l’étranger: l’angle mort de la Suisse

Shrey Kapoor

L’Inde exerce des pressions sur ses critiques à l’étranger, y compris en Suisse. Pourtant, sa réputation de plus grande démocratie du monde la met largement à l’abri de tout examen critique de ses agissements, estime Shrey Kapoor, coauteur d’une étude commandée par le gouvernement suisse sur des activités similaires de la Chine en Suisse.

En février 2025, le Conseil fédéral a reconnuLien externe que la Chine surveillait et exerçait des pressions sur les Tibétains et les Ouïghours vivant en Suisse. Il s’appuyait sur une étude dont j’étais coauteur. Dans son analyse plus large de la répression transnationale, le rapport du gouvernementLien externe citait plusieurs pays, dont la Chine, mais aussi la Russie, l’Iran, la Turquie et l’Érythrée.

L’Inde suscite beaucoup moins d’attention dans ce débat. Pourtant, en février 2026, le FBI a qualifié la victime visée par un projet d’assassinat orchestré depuis l’Inde aux États-Unis de cible relevant précisément de cette «répression transnationale»Lien externe.

Nikhil Gupta, un ressortissant indien, a plaidé coupable devant un tribunal fédéral de New York pour avoir pris pour cible un militant sikh et citoyen américain. Selon le département de la Justice, Nikhil Gupta agissait sur les instructions de Vikash Yadav, qui travaillait alors au sein du Secrétariat du Cabinet de l’Inde, lequel abrite les services de renseignement extérieur. Le projet était en cours alors même que le Premier ministre indien Narendra Modi était reçu à la Maison-Blanche, en juin 2023. L’État indien a nié toute implication.

Mais les pressions exercées par le gouvernement sur ses critiques à l’étranger peuvent aussi prendre des formes moins spectaculaires.

Human Rights Watch a documentéLien externe le retrait du statut d’Overseas Citizen of India (citoyen indien d’outre-mer), ainsi que les privilèges en matière de visas et de résidence qui y sont liés, à des universitaires et des journalistes critiques à l’égard du gouvernement. Dans mes propres recherches, j’ai rencontré un chercheur du sud de l’Allemagne à qui l’entrée sur le territoire indien a été refusée à l’aéroport de Delhi. Le motif: sa thèse de doctorat sur le nationalisme hindou de Narendra Modi était jugée antipatriotique.

>> Notre article sur le rapport 2025 du gouvernement suisse consacré à la répression transnationale:

Plus

Traitement de faveur pour la plus grande démocratie du monde

Alors que la renégociation de l’accord de libre-échange entre la Suisse et la Chine a suscité un débat public sur les droits humains, l’accord conclu avec l’Inde par le biais de l’AELE a été approuvé au ParlementLien externe dans une discussion limitée aux questions de durabilité et d’investissement. Le silence entourant le traitement réservé par l’Inde à ses critiques à l’étranger est difficile à dissocier du poids économique croissant du pays et de son importance stratégique. Aux yeux des gouvernements occidentaux, l’Inde fait office de contrepoids à la Chine.

Le fait que les abus commis par la Chine soient d’une ampleur bien plus considérableLien externe ne signifie pas que la Suisse ne devrait pas s’interroger sur la différence de traitement qu’elle réserve aux abus commis par des États autoritaires ou démocratiques. Jusqu’à présent, la réputation démocratique de l’Inde a primé sur tout examen critique de ses pratiques.

Si les projets d’assassinat et le retrait de privilèges en matière de visas relèvent manifestement de la répression transnationale, ce que j’ai observé en Suisse est plus difficile à identifier pour les autorités. Il est donc moins probable que cela provoque la mise en place de mesures destinées à lutter contre la surveillance et l’intimidation des critiques.

Plus

Discussion
Modéré par: Ying Zhang

Face à l’émergence de nouvelles alliances politiques et économiques, quelles stratégies devraient adopter les petits États comme la Suisse?

La dynamique des puissances internationales est plus imprévisible que jamais et leur gestion est devenu plus complexe.

2 J'aime
7 Commentaires
Voir la discussion

Une répression déguisée en engagement communautaire

C’est la structure même du mouvement nationaliste hindou qui relie la vie en Suisse, où vivent quelque 26’000 citoyennes et citoyens indiens et personnes d’origine indienne, à la mobilisation intercommunautaire et aux violences en Inde. Elle détermine également qui, au sein de la diaspora, peut exprimer sa dissidence et à quel prix.

Le mouvement dont est issu le parti de Narendra Modi est organisé comme une galaxie d’associations gravitant autour du Rashtriya Swayamsevak SanghLien externe (RSS), une organisation paramilitaire bénévole de droite.

Son unité de base est la shakha, une branche locale où les membres se réunissent régulièrement pour des exercices physiques, des entraînements avec des bâtons de bambou, des cérémonies de prestation de serment et un enseignement idéologique. Cette formation produit des cadres disciplinés, ensuite envoyés fonder de nouvelles branches. Narendra Modi lui-même a gravi les échelons de ce système comme organisateur à plein temps avant d’entrer en politique.

En Inde, son histoire est marquée par des violences organisées contre les musulmans.

En décembre 1992, des foules mobilisées par les organisations affiliées au mouvement ont détruit la mosquée d’Ayodhya. Les émeutes qui ont suivi à travers le pays ont fait environ 2000 morts. En 2002, alors que Narendra Modi était ministre en chef du Gujarat, un pogrom a fait largement plus de 1000 victimesLien externe, dont la plupart étaient musulmanes, et poussé quelque 150’000 personnes à fuir leur foyer.

Pour un observateur extérieur, une shakha ressemble à un club sportif ou culturel. L’équivalent du mouvement à l’étranger s’appelle le Hindu Swayamsevak Sangh. Ce dernier organise des shakhas hors de l’Inde depuis 1947.

Apprendre la «vraie» culture hindoue

Au cours de mes recherches, j’ai observé leur présence en Suisse au sein d’une association communautaire dirigée par un groupe qui s’identifie ouvertement à la campagne en faveur du temple d’Ayodhya (ndlr. érigé sur les ruines de la mosquée). Le mouvement organise également des événements tels qu’un week-end résidentiel dans les Alpes, qui a réuni quelque 200 personnes afin que les enfants puissent découvrir la «vraie» culture hindoue entre randonnées et séances de méditation.

Une famille qui n’adhérerait jamais à une organisation nationaliste pourrait volontiers inscrire son enfant à un week-end culturel à la montagne. Le mouvement agit également par l’intermédiaire des temples et des associations culturelles que toute diaspora tend à créer. La plupart de leurs membres ne sont pas nationalistes et ne qualifieraient pas ces structures de politiques. Mais lorsque le mouvement y prend pied, il bénéficie de leurs adhérents et de leur rayonnement d’une manière qu’une shakha isolée ne pourrait pas accomplir à elle seule.

En tant que membre de la diaspora et sociologue étudiant les violences que ce mouvement organise en Inde, j’ai observé deux processus liés l’un à l’autre. Des activités qui paraissent parfaitement anodines contribuent à financer et à légitimer un mouvement dont les organisations sont impliquées dans des violences en Inde.

>> La Genève internationale est particulièrement exposée au phénomène de la répression transnationale:

Plus

Alimenter le nationalisme

L’argent de la diaspora a déjà servi à promouvoir les objectifs du mouvement. Après la destruction de la mosquée d’Ayodhya, des personnes indiennes vivant aux États-Unis ont collecté des fonds pour le temple que Narendra Modi a inauguré sur ce site en 2024.

Dans les associations suisses où le mouvement est présent, des dons sont récoltés pour des organisations religieuses et nationalistes en Inde. Parmi les personnes proches des réseaux de shakhas, cette collecte s’accompagne d’une attente implicite: un membre qui choisit de ne pas donner risque d’en payer le prix sur le plan social. Les violences en Inde confèrent à leur tour une signification particulière à ces activités en Suisse.

Les pogroms et les destructions sont présentés comme la restauration d’une civilisation, une occasion de rassemblement pour la communauté. Et chaque rassemblement redéfinit les contours de cette communauté.

Des associations autrefois largement sud asiatiques se resserrent progressivement autour d’un noyau hindou et hindiphone, tandis que les minorités régionales et religieuses sont reléguées à la marge. Jusqu’à ce que les organisations nationalistes finissent par parler au nom de «la communauté indienne» dans son ensemble. Dans une association, une fête de Noël pour enfants organisée depuis des décennies a ainsi cédé la place à une célébration hindoue.

Les gouvernements ne classent rien de tout cela comme de la répression transnationale.

Selon leur propre définition, ils ont raison. Mais ils passent à côté des effets de ces processus. L’approche classique part d’un dissident identifiable et cherche à comprendre ce qu’un État étranger fait pour le réduire au silence. Elle ne s’interroge pas sur la manière dont un mouvement transnational façonne la communauté au sein de laquelle chacun décide s’il peut, ou non, exprimer sa dissidence. Et lorsque quelqu’un devient directement la cible de pressions, la communauté qui aurait pu s’y opposer a souvent déjà été transformée.

>> Un an après la publication du rapport du Conseil fédéral, les ONG déplorent le manque d’action des autorités:

Plus
Manifestation pro-Tibet à Genève.

Plus

Genève internationale

Répression chinoise en Suisse: les ONG dénoncent l’inaction du Conseil fédéral

Ce contenu a été publié sur L’an dernier, le Conseil fédéral reconnaissait pour la première fois la répression visant les communautés tibétaine et ouïghoure de Suisse, victimes du bras long de la Chine. Aujourd’hui, les ONG dénoncent l’absence de mesures pour protéger les victimes.

lire plus Répression chinoise en Suisse: les ONG dénoncent l’inaction du Conseil fédéral

Quelles implications pour la réponse de la Suisse?

Le rapport du Conseil fédéral lui-même affirme que les mesures de protection ne devraient pas être limitées à une seule communauté, mais s’étendre à toutes les victimes de la répression transnationale. Prendre cette affirmation au pied de la lettre impliquerait d’examiner avec la même attention les pressions exercées sur la diaspora indienne. Et il faudrait concevoir les mesures actuellement en préparation de manière à ce qu’elles s’appliquent indépendamment du caractère démocratique ou autoritaire de l’État concerné.

Toute réponse de ce type repose sur les organisations communautaires comme interlocutrices. Dans le cas indien, les groupes qui se présentent comme représentatifs peuvent précisément être ceux à travers lesquels le mouvement agit. Les autorités devraient donc également s’adresser aux personnes que ces dynamiques marginalisent: les minorités religieuses et régionales, ainsi que les critiques du gouvernement. Les chercheurs et les journalistes dont l’accès à l’Inde est utilisé comme moyen de pression ont eux aussi besoin de protection.

Les États-Unis ont été confrontés à la portée extraterritoriale de l’État indien après un meurtre commis sur le sol canadienLien externe que les autorités ont attribué à des agents indiens. La Suisse, qui est encore en train de définir sa réponse, peut reconnaître ce schéma avant qu’un événement comparable ne se produise sur son territoire.

Une réponse conçue uniquement en fonction des États autoritaires ne protégerait les personnes que contre les gouvernements dont la Suisse se méfie déjà. En revanche, une réponse qui prend également en compte les pratiques de l’État indien étendrait cette protection à toute personne faisant l’objet de pressions sur le sol suisse, quelle que soit la réputation de l’État responsable.

Les opinions exprimées par l’auteur ne reflètent pas nécessairement celles de Swissinfo.

Texte original en anglais relu et vérifié par Tony Barrett, version française adaptée et vérifiée par Dorian Burkhalter

Plus

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision