Les papes passent, la garde demeure…
«Pourquoi changer une formule qui a fait ses preuves ?», déclare à swissinfo Elmar Thodor Maeder, commandant de la garde suisse du Vatican.
Forte de cinq siècles de tradition, la plus petite armée du monde tient à ses valeurs, même si la protection du pape n’est pas toujours une tâche aisée.
Le commandant s’excuse d’avance si, pendant l’interview, le téléphone et son portable sonnent en même temps. C’est que le président de la Confédération Moritz Leuenberger se rend dimamche à Rome où il sera reçu en audience privée par le pape Benoît XVI.
Malgré l’effervescence, Elmar Thodor Maeder reste calme. Et il en faut du calme pour gérer et assurer le bon déroulement de cette rencontre au sommet.
swissinfo: Vous êtes très surchargé professionnellement ces jours-ci. Comment réagit votre famille?
Elmar Theodor Maeder: Mon épouse fait preuve de beaucoup de compréhension. En m’épousant, elle a aussi épousé la garde. Quant aux enfants, ils n’ont pas de problèmes. Normalement, je suis à la maison en soirée.
swissinfo: Vous faites partie de la minorité des gardes qui vivent à Rome avec leur famille. Les jeunes gardes sont ici tout seuls. Y-a-t-il des tensions?
E. Th. M.: Non, les jeunes gardes ne pensent pas que seuls ces messieurs les officiers ont le droit de se marier. Au contraire, beaucoup de jeunes viennent ici pour vivre encore quelques année en célibataire, entre camarades. Il n’y a donc pas de tensions.
Nous avons ici quinze familles avec dix-sept enfants. Cela nécessite un peu de tolérance. Durant la journée, nous nous exerçons dans la cour et le soir, les enfants y jouent. C’est un peu notre piazza.
swisssinfo: Les gardes ont fait vœu de chasteté. Or, lors de leur temps libre, ils ont le droit de sortir. Jusqu’où vont les contrôles?
E. Th. M.: J’exige de chaque garde qu’il vive selon la morale de l’Eglise. Je suis conscient ceci n’est pas facile à une époque où la sexualité joue un très grand rôle. Mais je crois que les gens y parviennent.
Je ne peux ni ne veux faire des contrôles ou de l’espionnage. Je ne peux que travailler sur une base de confiance. Et si cette confiance est rompue, je dois en tirer les conséquences et parler avec la personne.
Déjà au cours de la formation, je dis aux gens qu’ils sont gardes partout et à tout moment. A Rome, on est reconnu en tant que tel.
swissinfo: Jusqu’où un garde doit-il faire sienne la position théologique du Vatican?
E. Th. M.: Chaque entreprise exige de ses collaborateurs une certaine identification. La foi catholique est au cœur de la culture d’entreprise. C’est pourquoi un garde doit l’avoir intériorisé avant même d’arriver ici.
Je suis conscient qu’en Suisse aussi il existe des positions critiques par rapport à «Rome». Cependant, je demande à un garde d’avoir une attitude fondamentalement positive. La critique est permise dans des conversations entre collègues. En revanche, elle n’est pas opportune durant le service.
swissinfo: La garde est aussi responsable de la sécurité du pape. Est-elle crédible dans cette fonction?
E. Th. M.: Naturellement, notre image laisse penser que nous servons avant tout à apporter une touche de couleur et à assurer un service honorifique.
Mais la statistique montre cependant que nous passons 80% de notre temps à monter la garde et seulement 8% à assurer ce service honorifique.
Nous portons également l’uniforme lorsque nous montons la garde. Cela crée une bonne atmosphère. Je crois que nous aurions davantage de problèmes avec un uniforme strictement militaire. Notre apparence serait plus martiale.
Pour la sécurité personnelle du pape, nous employons exclusivement des cadres. En effet, il est important dans ce cas d’avoir plusieurs années d’expérience et la capacité d’évaluer les situations de manière correcte.
A cela s’ajoute la technique de protection des personnes. Nous l’entraînons en Suisse en collaboration avec l’armée suisse. C’est ainsi que nous sommes dans le coup, même en comparaison internationale,
swissinfo: Le pape recherche le public et se comporte en conséquence. Dans quelle mesure cela complique-t-il votre tâche?
E. Th. M.: Si une personne devient pape, je m’imagine qu’elle a développé une très grande confiance en Dieu.
Le pape n’est certainement pas la personnalité la plus facile à protéger. Je pense que le président des Etats-Unis se laisse davantage dicter le comportement à adopter.
Mais le pape doit avoir la possibilité d’exercer son ministère. Prenons par exemple la mauvaise image d’un pape derrière une vitre blindée: il reste certes visible, mais son aura n’est plus la même. Serrer des mains, parler avec les gens; ces contacts doivent continuer à être possibles.
Cela conduit donc à des concessions en matière de sécurité. Une sécurité absolue n’est pas possible.
swissinfo: Vous avez indiqué qu’il n’y aura certainement pas de femmes dans la garde sous votre commandement, notamment en raison de l’exiguïté des locaux. Mais on imagine que ce n’est pas la seule raison…
E. Th. M.: La taille des locaux constitue un handicap que l’on pourrait peut-être supprimer. Mais la raison principale provient des difficultés à conduire une troupe mixte.
Je ne suis pas le seul à faire cette mise en garde. On a introduit dans beaucoup d’endroits des troupes mixtes, non pas parce que c’est judicieux, mais pour des raisons politiques.
Or, là où cohabitent des jeunes femmes et des jeunes hommes, il y a des tensions. La question n’est pas de savoir qui en est responsable. C’est comme ça, tout simplement. Et je me demande comment je pourrais gérer ce genre de problèmes dans une petite caserne comme la nôtre.
swissinfo: Pourquoi n’y a-t-il pas de gardes de nationalité étrangère?
E. Th. M.: Une telle troupe serait probablement encore plus difficile à conduire qu’une troupe comprenant des femmes. Nous sommes une petite troupe et maintenant déjà nous parlons quatre langues.
A cela s’ajoutent des différences de mentalités. D’un point de vue militaire non plus, nous ne parlons pas la même langue. Certes, les forces internationales, au Kosovo par exemple, regroupent des troupes de plusieurs nationalités, mais chaque pays y dispose de sa propre organisation.
La garde suisse a fait ses preuves depuis maintenant 500 ans. Je me demande pourquoi on devrait y changer quelque chose.
Interview swissinfo, Andreas Keiser, Rome
(Traduction de l’allemand: Olivier Pauchard)
– C’est le 6 mai que les nouveaux membres de la garde suisse prêtent traditionnellement serment.
– Cette date commémore le sac de Rome du 6 mai 1527. A l’époque, 147 gardes suisses avaient péri pour protéger le pape Clément VII des troupes du Saint-Empire romain germanique.
– Ce 6 mai constituera le point d’orgue de cette année 2006, qui marque le 500e anniversaire de la création de la garde suisse.
– La garde suisse compte 110 hommes; c’est la plus petite armée du monde.
– La sécurité du pape est également assurée par la gendarmerie vaticane et par la police italienne. Mais cette dernière n’intervient qu’en dehors des murs du Vatican.
Elmar Theodor Maeder est le commandant de la garde suisse depuis novembre 2005.
Il était déjà remplaçant du commandant depuis août 1998.
Né le 28 juillet 1963, il a obtenu une licence en droit à l’Université de Fribourg.
Il a ensuite été greffier au tribunal de Saint-Gall puis a dirigé sa propre fiduciaire dans le canton de Zoug.
Le commandant de la garde est marié et père de trois enfants.
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