«Oskar Freysinger a dépassé les limites»
Le refus de la l'association suisse des écrivains d’admettre le député UDC (droite dure) Oskar Freysinger parmi ses membres crée la polémique.
Le point de vue de Jacques Neyrinck, homme du centre, auteur et membre de l’association.
Le député démocrate du centre Oskar Freysinger a publié son premier livre en novembre 2004: Brüchige Welten, un recueil de nouvelles courtes écrit en allemand. Il a alors déposé une demande d’adhésion à l’association Autrices et auteurs de Suisse (AdS).
La semaine dernière, l’AdS a rendu son verdict: elle ne veut pas d’Oskar Freysinger. Elle juge les prises de position publiques du député contraires à ses statuts qui stipulent son engagement en faveur d’une société ouverte et solidaire.
Cette décision a créé la polémique en Suisse autour de la liberté d’expression et du financement public de l’AdS. Jusqu’ici, le débat a essentiellement opposé adversaires et partisans d’Oskar Freysinger.
Membre de l’association et ancien député démocrate-chrétien (PDC, centre), Jacques Neyrinck justifie la décision de l’association tout en apportant quelques nuances et en s’éloignant du clivage gauche-droite. Interview.
swissinfo: Etes-vous en accord avec le verdict de l’AdS?
Jacques Neyrinck: Pour le principe, je suis gêné lorsqu’on prend une telle décision. Mais je suis d’accord dans ce cas particulier. Il méritait qu’on fasse une exception.
Lorsqu’un auteur publie des textes pornographiques, systématiquement orientés contre une communauté, en l’occurrence musulmane, lorsqu’un auteur donne dans le racisme et la xénophobie, on se doit de réagir.
swissinfo: L’AdS justifie sa décision en se basant non sur les écrits, mais sur les prises de position publiques d’Oskar Freysinger, ce qui est très différent.
J.N.: En effet, le critère avancé pour justifier cette décision ne me semble pas être le bon.
Il faut juger un auteur sur ce qu’il écrit. Ce qu’il dit publiquement, c’est une autre chose.
En matière politique, la parole est libre. Evidemment, je ne partage pas les propos de M.Freysinger, mais ça n’a rien à voir.
swissinfo: A vous entendre, la liberté d’expression doit être plus étendue en politique qu’en écriture…
Tout à fait. En politique, on doit pouvoir présenter des positions extrêmes. D’ailleurs, l’immunité parlementaire est précisément là pour permettre aux députés de s’exprimer librement. Et elle est essentielle.
Si on refuse aujourd’hui de donner la parole à Oskar Freysinger, on la refusera demain à ses adversaires dont je suis. Il faut être logique.
swissinfo: Comment justifiez-vous l’idée d’une liberté d’expression plus restreinte pour l’écriture?
Parce que les auteurs parlent à l’oreille des lecteurs. Par l’écriture, on peut petit à petit pervertir les gens.
La liberté de la presse et de l’édition s’arrête lorsqu’on tient des propos racistes, lorsqu’on calomnie une communauté.
Dans le cas présent, il faut aussi évoquer la liberté de l’AdS. Les associations sont libres. Elles peuvent accepter qui elles veulent.
Bien sûr, l’AdS est aussi là pour défendre la liberté d’expression de ses écrivains, mais à l’intérieur de certaines limites.
swissinfo: Mais l’AdS est subventionnée par la Confédération. De surcroît, c’est la seule société d’écrivains en Suisse. Est-ce que cela n’implique pas qu’elle soit ouverte à tout le monde?
Pas à tout le monde, non. Une personne qui publie, par exemple, des ouvrages révisionnistes – ce qui s’est produit – ne peut pas en plus exiger de faire partie d’une association, même si cette dernière est financée par des fonds publics. Quelqu’un qui nie la Shoah s’exclut de la communauté nationale.
Le rôle d’une association est également de défendre certaines valeurs. Cela signifie aussi refuser ceux qui ne les partagent pas.
En l’occurrence, l’AdS s’engage en faveur d’une société solidaire et ouverte. Les écrits d’Oskar Freysinger sont en contradiction avec ce principe.
swissinfo: Oskar Freysinger dénonce le «monopole de la gauche sur la culture». Quel est votre avis en tant qu’homme du centre?
Là, je dois dire qu’il a en partie raison. Les médias, les écrivains, les artistes se situent plus à gauche que la moyenne des citoyens.
J’ai une réponse à cela, qui est toujours assez mal reçue: si les employeurs de ces secteurs payaient correctement leurs collaborateurs, ces derniers ne se mettraient pas spontanément du côté des gens qui sont exploités.
Aujourd’hui, devenir peintre, écrivain, musicien, c’est quasiment un apostolat. Je rappelle que le budget de la Confédération pour la culture, ce n’est presque rien.
swissinfo: En fait, Jacques Neyrinck, si vous n’êtes pas un homme de gauche, c’est parce que vous n’êtes pas uniquement auteur…
Je n’aurais jamais pu gagner ma vie comme écrivain. J’ai commencé à publier des romans au moment où j’ai pris ma retraite. Avant cela, j’étais professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.
Si je fais le calcul des droits d’auteur que j’ai perçu jusqu’ici, cela ne me permettrait même pas de vivre une année.
Interview swissinfo: Alexandra Richard
L’AdS a bénéficié en 2004 d’une subvention de 536’200 francs de la part de l’Office fédéral de la culture.
Les cotisations de ses membres lui rapportent environ 170’000 francs par an.
L’association compte quelque 900 adhérents.
– L’AdS est née en 2003 de la fusion de deux associations nationales: le Groupe d’Olten et la Société suisse des écrivains.
– Elle est aujourd’hui l’unique association représentant les auteurs en Suisse.
– Refusé par l’AdS, Oskar Freysinger envisage la création d’un «pôle intellectuel de droite» pour casser le «monopole de la gauche sur la culture».
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