La Suisse, pays de bowlings
L'éditeur zurichois Patrick Frey ouvre les portes d'un monde que son côté vieillot nimbe de mystère: les bowlings ou jeux de quilles. Ouvrage de photos, Gut Holz présente la fascinante monotonie de 60 pistes de bowlings suisses.
Les éditrices Fabienne Eggelhöfer et Monica Lutz n’en sont pas à leur coup d’essai dans la recherche d’endroits si banals qu’on en oublie les mérites: avec le photographe Rolf Siegenthaler, elles avaient déjà sillonné le pays pour dresser la liste des Plus beaux tea-rooms de Suisse, en 2004.
Aujourd’hui, elles reviennent avec Gut Holz, livre de photos à la couverture brune rembourrée et brillante comme certaines pistes de bowling. Le losange formé par les quilles est «gravé» très discrètement.
Pas de titre, pas d’auteur: juste le nom de l’éditeur, Patrick Frey, également comédien-cabarettiste zurichois, en bas de couverture, en vert légèrement fluo. C’est un peu l’univers sobre et décalé des bowlings qui s’exprime déjà.
Les soixante photos – toutes frontalement dirigées vers les quilles à abattre – montrent des univers au premier abord identiques. Jusqu’à ce que les détails «sortent» de l’image: ici des rideaux, là des fleurs ou encore une plante verte entre les deux pises.
Le photographe a choisi de montrer les pistes et seulement elles: pas de joueurs, pas de badauds sur ses clichés, seulement les quilles bien rangées au bord de la fosse. Il s’en dégage une forte impression de kitsch et, parfois, de tristesse et de suranné. Seuls quelques exemples «modernisés» inspirent plus de dynamisme – mais le kitsch demeure.
Renfermé
«L’atmosphère des jeux de quilles nous a fascinées, raconte Fabienne Eggelhöfer en son nom et en celui de sa collègue Monica Lutz. L’état du bowling et leur décoration racontent de petites histoires.»
«Nous avons été frappées par la rigueur normée des pistes d’un côté, mais aussi par l’ambiance d’abandon, parfois, de renfermement, mais aussi de douceur de ces endroits, poursuit l’historienne de l’art. Les vitrines sont plus ou moins remplies de coupes pleines de poussière. C’est à leur nombre que l’on voit si un club occupe l’endroit ou non.»
Car le bowling est aussi un sport. Fondée en 1963, la Fédération suisse de bowling dit compter environ 1000 membres. En Suisse alémanique, une «Association suisse libre des quilleurs», qui a vu le jour en 1952, réunit, d’après le livre Gut Holz quelque 21 sections.
«Près de la moitié des cantons comptent une section, précise Juan Escribano, président sportif de la section jurassienne de la Fédération de bowling et membre de la commission sportive de cette dernière. C’est un jeu pour le grand public, mais aussi un sport très réglementé.»
Comme le hornuss!
Aux yeux d’un joueur, le bowling jouit-il d’une reconnaissance suffisante? «Je pense que le bowling est autant pris au sérieux en Suisse que le hornuss aux Etats-Unis!», dit le Jurassien en riant. Si les joueurs professionnels de bowling sont rares en Suisse, ils sont en revanche très nombreux aux Etats-Unis.
Juan Escribano explique encore que l’expression «Gut Holz», qui a donné son titre à l’ouvrage, est utilisée comme un rituel et signifie «bonne boule». C’est ce que les joueurs se souhaitent mutuellement lors d’une compétition.
L’expression est présente sur les murs de certains bowlings photographiés dans l’ouvrage, en suisse allemand. Il est frappant qu’excepté un exemple à Neuchâtel, le livre se concentre sur des bowlings de Suisse alémanique.
«Nous avons reporté tous les bowlings signalés par les associations sur une carte, explique Fabienne Eggelhöfer. Il est devenu évident que la majorité d’entre eux se trouvent sur le plateau. En Suisse romande, on trouve surtout les clubs qui pratiquent la compétition.»
Les éditrices prisent dans l’ouvrage avoir précisé à un choix «subjectif, limité aux piste en asphalte et guidé par des critères esthétiques et non qualitatifs.»
Pour le photographe Rolf Siegenthaler aussi, l’apparente monotonie des pistes était une surprise. «Photographier toutes les pistes frontalement était à nos yeux le seul moyen de rendre le particularisme de chaque bowling», explique-t-il.
Juan Escribano met plus de vie dans la description de l’univers qui est le sien: «Un bowling est un univers tout à fait particulier du fait qu’on y croise toutes sortes de personnes, des enfants des personnes âgées, des sportifs, des jeunes, etc… L’avantage est que le côté ludique et le côté sportif du jeu se côtoient. Bien que les pistes soient réglementées, chaque bowling est différent.»
swissinfo, Ariane Gigon
L’ouvrage Gut Holz présente les photographies de 60 bowlings en Suisse, ou «Kegelbahnen», jeux de quilles. Un texte historique et des informations techniques sur le jeu les accompagnent.
Gut Holz, Fabienne Eggelhöfer / Monica Lutz (Hg.), photographies Rolf Siegenthaler, Editions Patrick Frey, Zurich, ISBN 978-3-905509-77-9, 48 francs.
Les autrices ont déjà publié Die schönsten tea rooms der Schweiz, chez Scalo Verlag, en 2004.
Le bowling, également appelé jeu de quilles, est un jeu qui a été popularisé aux Etats-Unis. Le Québec considère le terme bowling comme un anglicisme et seuls les termes quilles et jeu de quilles sont recommandés.
Le jeu consiste à faire tomber en général dix quilles – mais neuf pour le «Kegeln» germanophone. La taille des boules, des quilles et les règles de jeu peuvent différer d’un pays à l’autre.
Quelque mille joueurs sont affiliés à Swiss Bowling, la Fédération suisse de bowling, une des associations existant en Suisse.
En 1979, la Fédération internationale des quilleurs (FIQ), association faîtière, a été reconnue par le comité international olympique en tant que fédération olympique.
On trouve encore en Suisse l’Association suisse des quilleurs sportifs.
Les premières traces attestées de jeu de quilles remontent au 12e siècle. Les premiers clubs ont vu le jour au début du 19e siècle.
Les bowlings de Suisse ont une longueur et une largeur différente des pistes à l’étranger.
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