Distribution d’héroïne: la Suisse réfute les critiques de l’ONU
Dans son dernier rapport, le Bureau onusien de contrôle des drogues égratigne encore la Suisse et son programme de prescription d'héroïne. Ueli Locher, vice-directeur de l'Office fédéral de la santé, répond à certains blâmes qu'il ne juge pas corrects.
Le rapport du Bureau des Nations unies de contrôle des drogues et de la prévention du crime, publié cette semaine à Vienne, consacre presque toute une page au système de prescription médicale d’héroïne que les citoyens suisses avaient avalisé en 1997. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les experts onusiens manifestent leur mauvaise humeur.
Dans leur réquisitoire, ils prennent à témoin une évaluation indépendante de l’OMS réalisée en Suisse en 1999 et affirment qu’il n’y a pas de lien de cause à effet entre la prescription d’héroïne et l’amélioration de la santé et du statut social constaté chez certaines personnes suivant ce genre de traitement.
Selon Ueli Locher, vice-directeur de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), ce genre d’affirmations «n’est pas tout à fait correct. Cette évaluation conclut en réalité qu’il n’est guère possible de définir exactement ce qui résulte de la prescription de la substance ou du traitement de l’encadrement psychosocial et médico-sanitaire qui est offert en même temps.
Le rapport évoque ensuite de «sérieuses préoccupations éthiques» et se demande si les autorités peuvent distribuer une substance dangereuse et potentiellement mortelle sous prétexte que la mortalité serait plus élevée si cette drogue n’était disponible qu’au travers de canaux clandestins.
«La façon dont le problème est posé est à côté de la réalité» rétorque Ueli Locher pour qui l’héroïne, de ce point de vue, n’est pas un produit exceptionnel: «il y a dans la médecine énormément de substances présentant un potentiel mortel et d’énormes risques si elles ne sont pas administrées sous la supervision d’un médecin ou dans un cadre hospitalier».
Mais si ces conditions sont respectées, dit-il, de tels risques sont parfaitement maîtrisables. Il en veut pour preuve que depuis six ans on n’a enregistré en Suisse aucun cas de décès lié à une prescription d’héroïne.
Est-ce à dire que l’Office fédéral de la santé publique n’a jamais eu le sentiment de se trouver devant un «dilemme», pour reprendre le mot du rapport onusien?
«Le dilemme, répond Ueli Locher, c’est plutôt de savoir qui sera admis à ce type de traitement. Nous ne l’avons jamais considéré comme un traitement destiné à tous les toxicomanes mais à ceux pour qui il n’y a plus d’autre solution».
Un autre argument avancé par le rapport de ce Bureau spécialisé des Nations unies porte sur les aspects financiers du programme mis en œuvre par la Suisse. Tout cela coûte très cher et ne peut donc pas servir de modèle dans des pays moins riches, en particulier dans les pays en développement.
Ueli Locher reconnaît que cette solution n’est effectivement applicable que dans les pays qui disposent d’un réseau de traitements très développés et très diversifiés.
Reste qu’un traitement à l’héroïne n’est à peine deux fois plus cher qu’un traitement à la méthadone, mais cinq à six fois meilleur marché qu’un séjour dans un centre thérapeutique spécialisé.
Le rapport onusien pose également la question de la fiabilité de ceux qui sont chargés d’appliquer ce type de programmes. Cela requiert un personnel de toute confiance «qui ne soit pas tenté par des revenus annexes». Il importe aussi de prévenir le détournement des doses d’héroïne prescrites aux malades.
Le vice-directeur de l’OFSP en convient: «il faut des évaluations sérieuses du personnel qu’on embauche et des contrôles très rigoureux». En tout cas, constate-t-il, il n’y a jamais eu de problèmes jusqu’à présent, ni disparition d’héroïne ni cas de corruption.
En guise de conclusion, le document onusien rappelle que, de toute manière, «la prescription d’héroïne n’est pas la solution aux problèmes de drogue. Elle peut, au mieux, constituer une réponse de dernier recours pour traiter le petit groupe des drogués les plus dépendants, pratiquement condamnés, et pour lesquels il n’existerait aucun autre traitement». De ce point vue, le discours suisse n’a jamais été guère différent.
Un mot encore sur l’avenir de ce programme de distribution d’héroïne auquel s’intéresse d’ailleurs plusieurs pays européens. La Confédération va progressivement s’en désengager, y compris financièrement parlant, et passer cette responsabilité aux cantons. La raison en est simple: il ne s’agit plus maintenant d’un projet de recherche, mais d’une application thérapeutique.
L’État fédéral cessera également de s’occuper de l’approvisionnement des substances utilisées dans ce programme. Cette tâche sera confiée à une entreprise pharmaceutique. Des appels d’offre ont été lancés et les propositions reçues sont déjà à l’étude.
Bernard Weissbrodt
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