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«Adieu, merci la Suisse»: Le droit de vote ne s’arrête pas aux frontières

Deux femmes et un homme assis dans des fauteuils d'un studio podcast
Le politologue et expert en démocratie Marc Bühlmann explique aux journalistes de Swissinfo Emilie Ridard (à gauche) et Camille Kündig (au centre) pourquoi la démocratie gagne à inclure le plus de personnes possibles, dont les Suisses de l'étranger. SWI swissinfo.ch

Le droit de vote des Suisses de l’étranger fait régulièrement débat en Suisse. Dans les faits, la diaspora se heurte pourtant souvent à des obstacles dans l’exercice de ses droits politiques et le vote électronique, qui constituerait une solution, progresse lentement. Le politologue Marc Bühlmann et la Suissesse de l’étranger Maroussia Mélia abordent ces questions dans ce nouvel épisode de notre podcast «Adieu, merci la Suisse».

«Pour moi, la citoyenneté ne s’arrête pas aux frontières», déclare Maroussia Mélia. La Neuchâteloise, installée depuis 2018 au Québec, estime naturel de continuer à participer à la vie politique en Suisse: «Toutes mes racines sont en Suisse. Je considère comme normal de continuer à m’y impliquer.»

Pour la Suissesse, cette conception de la citoyenneté repose aussi sur une projection vers l’avenir. Ses enfants possèdent la double nationalité suisse et canadienne et pourraient un jour choisir de vivre en Suisse. «Les décisions politiques prises aujourd’hui pourraient ainsi influencer leur avenir», indique-t-elle.

Plongez dans notre podcast audio et vidéo et explorez avec nous les multiples facettes de l’expatriation et de la vie à l’étranger. Disponible aussi en suisse allemand. Pour toutes celles et ceux qui ont déjà sauté le pas ou l’envisagent.

Un point de vue que partagent probablement les quelque 246’000 Suisses de l’étranger inscrits au registre électoral*. Pour faire usage de leurs droits politiques, les expatriés doivent s’annoncer auprès de la représentation suisse de leur pays de résidence et s’inscrire au registre, afin que le matériel de vote leur soit envoyé par leur dernière commune de résidence, ou, à défaut d’avoir déjà vécu en Suisse, leur lieu d’origine.

>> Visionnez l’épisode entier:

0:00 Pourquoi le vote à distance compte

6:10 Être concerné quand on vit ailleurs

13:40 Inscription et règles du droit de vote

24:20 Pourquoi tant de suisses n’y participent

32:40 Délais postaux et contraintes du système

40:50 Courrier diplomatique et frais de port

Un droit de vote remis en question

Bien que le droit de voter depuis l’étranger ait été accordé à la diaspora suisse en 1977, il est régulièrement questionné. D’aucuns arguent que des personnes qui ne résident plus en Suisse ne devraient pas avoir leur mot à dire sur les décisions dont elles ne subissent pas les conséquences.

Cependant, aux yeux du politologue et expert en démocratie et en sociologie politique Marc Bühlmann, la démocratie gagne à intégrer plutôt qu’à exclure. Selon lui, les Suisses de l’étranger jouissent d’une expérience de vie et d’un regard différents, qui peuvent enrichir le débat public : «Des gens qui ne vivent pas en Suisse, qui ont une tout autre perspective sur la Suisse, peuvent amener des arguments qui mènent à de nouvelles solutions».

Il considère que la diversité des expériences renforce la qualité des décisions collectives. À l’inverse, supprimer leur droit de vote aux Suisses de l’étranger reviendrait à se priver d’une partie de cette richesse démocratique.

un homme brun en costume gris avec des lunettes
Marc Bühlmann, politologue, directeur d’Année Politique Suisse. Adrian Moser

Se sentir concerné

Pour Maroussia Mélia comme pour Marc Bühlmann, se sentir concerné par les questions civiques ne se limite pas au lieu de résidence. «Je peux voter, mais je ne dois pas voter, rappelle Marc Bühlmann. Je peux aussi ne pas me sentir concerné par un sujet tout en habitant en Suisse. Dans ce cas, je ne vote pas. C’est la même chose depuis l’étranger.»

D’après le politologue, les liens familiaux, les intérêts économiques, la nationalité ou encore les projets de retour constituent autant de formes d’attachement légitimes.

Les Suisses de l’étranger entretiennent une relation à distance avec leur pays, ce qui implique souvent que tous les sujets n’aient pas la même importance. Maroussia Mélia reconnaît suivre davantage les objets fédéraux: «Ce qui m’importe plus, c’est effectivement tout ce qui se passe sur le plan fédéral. Ce qui est local m’affecte moins, parce que je ne le vis pas au quotidien.»

La Neuchâteloise regrette également de devoir voter à Genève, le dernier canton dans lequel elle a résidé avant son départ. «J’ai peu d’attaches avec ce canton, car je n’y ai vécu que deux ans pour des raisons professionnelles. J’ai parfois du mal à prendre position lors de votations cantonales», déclare-t-elle. La loi suisse ne permet toutefois pas de modifier la commune à laquelle on est rattaché.

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Les obstacles postaux

En théorie, toute personne inscrite au registre électoral peut voter. En pratique, exercer son droit s’avère plus complexe. Les délais postaux constituent l’une des principales pierres d’achoppement.

Vivant près de Montréal, Maroussia Mélia est assez peu concernée par le phénomène, même s’il lui est arrivé de recevoir son matériel électoral tardivement, en particulier durant la pandémie de Covid-19.

une femme avec des lunettes de soleil et une capuche bordée de fourrure.
Maroussia Mélia continue de partiper activement aux votations suisses depuis Montréal, au Canada. courtoisie

Cette situation peut avoir un impact direct sur la participation politique. «Il m’est arrivé de voter blanc, parce que je n’arrivais pas à me faire une opinion dans le délai qui m’était imparti», indique la Suissesse. L’enjeu est donc de recevoir le matériel de Suisse suffisamment tôt, non seulement pour pouvoir le renvoyer dans les délais, mais aussi pour avoir le temps de s’informer correctement sur les objets soumis au vote.

À cela s’ajoute la question des coûts. Contrairement à une partie de l’électorat en Suisse, les expatriés doivent affranchir eux-mêmes leurs enveloppes. Une dépense modeste, mais qui peut représenter un frein, notamment pour les jeunes ou les ménages aux ressources modestes. «Des études ont montré que plus de gens votent lorsque le bulletin est préaffranchi», confirme Marc Bühlmann.

Ces contraintes pratiques contribuent sans doute en partie au faible taux d’inscription des Suisses de l’étranger au registre électoral (moins de 37% des personnes majeures*) et alimentent les revendications en faveur de solutions plus modernes.

Dans 80 ans peut-être

Le vote électronique est, depuis de nombreuses années, présenté comme la réponse aux difficultés rencontrées par les Suisses de l’étranger. Pourtant, son développement reste lent. Plusieurs systèmes ont été suspendus ces dernières années et seuls six cantons offrent aujourd’hui cette possibilité (Neuchâtel, Lucerne, Bâle-Ville, Saint-Gall, Thurgovie et Grisons).

En matière de vote électronique, c’est «d’abord la sécurité, après, la rapidité », résume Marc Bühlmann. De nombreux expatriés peinent à comprendre pourquoi ils peuvent gérer leurs finances ou leur santé en ligne, mais pas voter. L’expert rappelle pour sa part qu’une votation manipulée pourrait avoir des conséquences collectives majeures, contrairement à un cas personnel de vol de données.

Le politologue établit un rapprochement avec le vote par correspondance, dont on craignait également qu’il permette de manipuler les résultats. «Il a fallu 100 ans pour que la possibilité de voter par correspondance soit définitivement adoptée. Nous ne discutons de vote électronique que depuis 20 ans», indique Marc Bühlmann.

Texte original en français relu et vérifié par Pauline Turuban

*Entre l’enregistrement de l’épisode et sa publication, les chiffres du registre électoral ont été mis à jour, raison pour laquelle ils diffèrent légèrement entre la vidéo et cet article.

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