Cent ans et toujours vivant… sur scène
Le 13 avril 1906 naissait Samuel Beckett. Le monde du théâtre fête aujourd'hui l'anniversaire de celui qui a révolutionné l'art dramatique avec "En attendant Godot".
L’homme n’est plus, mais son impact demeure impressionnant. Témoignages.
Sur la scène du Théâtre Babylone, une salle parisienne de 200 places, le soleil s’est déjà couché. Dehors aussi. Il fait froid en ce soir de janvier 1953. La foule agglutinée devant le théâtre croit pouvoir se réchauffer une fois dedans.
Elle se trompe, car elle ne sait pas encore que les propos qu’elle va écouter sont glaçants.
On donne la première d’une pièce que la critique jugera alors «scandaleuse», mais qui plus tard fera la gloire et l’immense notoriété de celui qui l’a écrite.
Son titre? «En attendant Godot». Son auteur? Samuel Beckett – qui aurait eu cent ans le 13 avril. Une date que la presse littéraire honore aujourd’hui, avec un mot qui revient sous toutes les plumes: «Godot». L’énigmatique Godot qu’on ne verra jamais sur scène et que quatre personnages, assimilés à des clowns, attendront désespérément.
Certains verront en Godot l’image de Dieu. D’autres, celle d’une condition humaine soumise aux aléas de l’absurdité. Mais ces jugements n’ont pas encore cours en janvier 1953. Le plus important pour les fans de la scène était alors d’aller découvrir un auteur qui leur était inconnu.
Au Théâtre Babylone, donc, il n’y avait pas que des Parisiens. Deux Suisses assistaient à l’une des représentations de ce «Godot» monté alors par le très curieux metteur en scène Roger Blin. Plus tard, ces deux Suisses feront le bonheur des scènes romandes.
L’un, Maurice Aufair, est aujourd’hui un grand acteur. L’autre, Philippe Mentha, est metteur en scène et dirige le Théâtre Kléber-Meleau à Lausanne.
A l’époque tous deux avaient vingt ans. Leurs souvenirs de ce légendaire «Godot» ont, depuis, renforcé leur admiration à l’égard de Beckett qu’ils ont côtoyé plusieurs fois dans leur carrière.
Des coupes dans le texte
«Après Paris, raconte Maurice Aufair, Roger Blin, devenu célèbre, est venu à Genève. Il a logé chez moi et je lui ai proposé de remonter «Godot» ici, avec des acteurs suisses. Nous étions déjà dans les années 1960, mais malgré tout, il nous a semblé difficile d’imposer Beckett. A Genève, ça allait encore, le public s’était montré ouvert. Mais en Valais, lors d’une tournée, nous avions dû opérer des coupes dans le texte».
«A Sion, poursuit-il, en riant, le curé nous a demandé de retirer certaines répliques de «Godot» dans lesquelles il y avait les mots «pendaison» et «bandaison». Aujourd’hui, quand j’y pense et quand je vois ce qu’on joue au théâtre, je me dis que ce ne sont pas 40 ans qui se sont écoulés depuis, mais quatre siècles. Le bond fait en avant est vertigineux».
Certes, le monde des arts évolue à une vitesse grand V. Mais Beckett n’en reste pas moins énigmatique. «Sa force est là», explique Philippe Mentha, qui a monté et joué «Godot» bien sûr, mais aussi «Fin de partie» et «Comédie» du même Beckett.
«Plus j’approche cet auteur, plus je le trouve insondable, poursuit-il. On le monte pour tenter de le comprendre un peu, mais on n’y arrive pas. Il y a tellement de richesse dans son écriture, dans sa personnalité et ses personnages, que tout reste chaque fois à découvrir».
Beaucoup de questions sans réponse
Même réaction chez Jean-Michel Meyer, journaliste à la Radio suisse romande et metteur en ondes de pièces radiophoniques.
«La manière dont Beckett joue avec la langue est très roborative, dit-il. Je l’ai surtout constaté quand j’ai mis en scène, au Théâtre de Vidy, «Premier amour». Pendant les répétitions, je lisais tous les jours ce récit, et tous les jours j’y percevais une idée nouvelle qui, la veille, m’avait échappé.»
«Il y a chez Beckett beaucoup à explorer, avec des questions qui restent souvent sans réponse, poursuit le journaliste. Le plaisir que l’auteur laisse à son lecteur est grand, mais c’est un plaisir retors. Son humour n’a pas son pareil, mais sa noirceur m’étouffe.» Jean-Michel Meyer a bien raison.
swissinfo, Ghania Adamo
– Samuel Becket est né le 13 avril 1906 et est mort le 22 décembre 1989.
– D’origine irlandaise, il a écrit à la fois en anglais et en français.
– Il a lui-même traduit la plus grande partie de ses œuvres.
– Il a écrit plusieurs romans, nouvelles et poèmes, mais son nom reste surtout lié au théâtre de l’absurde.
– Le Prix Nobel de littérature lui a été décerné en 1969.
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