Gare à «La sourde oreille»
Au Théâtre le Poche, à Genève, Claude Vuillemin crée une pièce du dramaturge anglais Torben Betts, méconnu sous nos latitudes.
Le metteur en scène genevois dit ici son admiration pour un auteur qui dénonce l’absence d’écoute dans nos sociétés.
Un jeune homme, parti en Inde pour faire sa vie, rentre au pays retrouver sa famille anglaise après quatorze ans d’absence. Son retour, que l’on pourrait imaginer joyeux, se solde par un échec: la disparition tragique et brutale du jeune homme qui décide de mettre fin à son existence en se suicidant.
De ces exils volontaires, aussi malheureux qu’incompréhensibles, notre monde est, hélas, souvent témoin. C’est aussi la cause sociale de ce drame qui intéresse en premier lieu Claude Vuillemin.
Le goût de la vie
Le metteur en scène genevois y a trouvé un écho dans «La sourde oreille», une pièce d’un jeune dramaturge britannique Torben Betts, «méconnu, explique-t-il, en francophonie, mais dont l’écriture, sombre et vive fait penser à celle de Stephen Frears, cinéaste lui aussi britannique».
«Les Anglais, poursuit le metteur en scène, ont une étonnante emprise sur les problèmes du moment qu’ils savent traiter en mêlant tragédie et comédie. Mais ‘La sourde oreille’ ne touche pas uniquement la société britannique. La question qu’elle pose en filigrane s’étend à tout l’Occident. On pourrait la formuler ainsi: qu’est-ce que le goût de la vie pour un jeune, ici et maintenant?»
Claude Vuillemin n’entend pas pour autant apporter de réponses au public dans cette pièce qu’il crée donc le 24 avril au Théâtre Le Poche, à Genève.
«Chaque spectateur, dit-il, la lira à la lumière de son vécu, comme je l’ai fait moi-même. J’ai un fils de 16 ans, je ne sais pas comment il vivra plus tard dans cette société. Je sais seulement qu’il faut écouter les jeunes et ne pas faire la sourde oreille lorsqu’ils s’adressent à vous. Voyez ce qui se passe en France. En résumé, ce qu’on dit à un étudiant aujourd’hui, c’est ‘marche ou crève’».
Communication défaillante
Il y a une révolte maîtrisée dans la voix du metteur en scène qui, tout à coup, s’en prend à cette gigantesque société de consommation où «seuls les résultats comptent, déplore-t-il. On ne produit pas de la qualité mais de la quantité».
Et puis, Claude Vuillemin se ravise: «Je m’éloigne de mon sujet». Mais non, lui réplique-t-on, on est en plein dedans. «Mon but, dit-il alors, c’est de bien servir l’auteur qui, de façon brillante, parvient à montrer comment notre société dite ‘de communication’ ne sait pas communiquer».
Et le metteur en scène d’ajouter: «Nous baignons dans le monde de l’Internet, du téléphone portable, du SMS, du fax… Mais, en fait, nous ne tissons pas de relations sociales, faute d’empathie et de générosité. A cet égard, le suicide du jeune homme dans ‘La sourde oreille’ me paraît comme la métaphore du suicide collectif de notre société».
swissinfo, Ghania Adamo
«La sourde oreille», à voir à Genève, Théâtre Le Poche, du 24 avril au 21 mai.
De Torben Betts, mise en scène Claude Vuillemin.
Aved Leyla Aubert, Jean-René Clair, Marie Druc, Florence Quartenoud, Nicolas Rinuy, Françoise Zimmerman.
– Né en 1955, Claude Vuillemin entreprend d’abord des études en architecture avant de suivre les cours de l’École Supérieure d’Art Dramatique de Genève (ESAD), dont il sort diplômé en 1981.
– Comme comédien, il joue principalement sous la direction d’André Steiger et de Benno Besson, avec qui il collabore de 1981 à 1989.
– Dès 1989, il fonde avec la comédienne Brigitte Raul le Groupe Eugène-Marie, compagnie de théâtre indépendante. Depuis, il alterne mise en scène et interprétation.
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