La Convention de l’ONU sur les réfugiés fête ses 75 ans dans un contexte de pressions politiques
La Convention des Nations unies relative au statut des réfugiés célèbre cette semaine son 75e anniversaire, alors que les questions migratoires et le droit d’asile sont de plus en plus source de divisions.
«La protection des réfugiés est aujourd’hui tout aussi importante qu’il y a 75 ans», souligne Elisabeth Tan, directrice de la protection internationale au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCRLien externe).
Élaborée en 1951, la Convention de l’ONU relative au statut des réfugiés est une réponse aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Elle définit comme réfugiée toute personne ayant besoin d’une protection internationale en raison de craintes de persécution ou de «menaces graves contre sa vie, son intégrité physique ou sa liberté résultant de persécutions, d’un conflit armé, de violences ou de troubles graves à l’ordre public».
À l’époque, des millions de personnes en Europe ont été déplacées de force. Et des millions d’autres ont été persécutées et assassinées dans les camps de concentration nazis, tandis que de nombreux combattants ont été faits prisonniers. Lors de leur retour, les survivants et survivantes n’ont pu que constater l’ampleur des dégâts, leur domicile souvent détruit.
Marquée par ces souffrances, la convention originelle visait spécifiquement à aider les personnes devenues réfugiées à la suite d’événements survenus avant 1951 et, plus précisément encore, les Européens. Elle ne s’appliquait donc pas initialement à l’ensemble de la population mondiale.
«C’était en réalité un traité destiné à disparaître, explique Vincent Chetail, directeur du Global Migration CentreLien externe à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève. C’était une convention tournée vers le passé.»
Comme une grande partie du droit international mis en place après la guerre, elle constituait en effet un effort collectif visant à empêcher que les atrocités de ce conflit ne se reproduisent.
Un «plus jamais ça» de courte durée
Pourtant, les événements des 75 dernières années ont montré à maintes reprises que le monde n’a pas su tenir la promesse du «plus jamais ça».
En 1956, moins de cinq ans après l’entrée en vigueur de la convention, l’Union soviétique a envahi la Hongrie, provoquant un déplacement de population massif. Les Hongrois qui fuyaient le pays n’étant pas couverts par les dispositions strictes de cette jeune convention, les pays voisins ont dû trouver une solution. Selon leur interprétation, les événements de 1956 étant directement liés à l’occupation et à la prise de contrôle soviétiques de la Hongrie entre 1944 et 1945, les milliers de personnes en fuite pouvaient donc légitimement bénéficier de la protection de la convention.
Mais les années 1950 et 1960 ont également été marquées par de nombreux conflits hors d’Europe, alors que d’anciennes colonies accédaient à l’indépendance. Une question s’est alors imposée: pourquoi les personnes fuyant la guerre en Afrique ne mériteraient-elles pas aussi d’être protégées?
En 1967, les restrictions temporelle (avant 1951) et géographique (en Europe) de la convention ont finalement été supprimées, rendant la protection qu’elle offre universelle.
Fuyant les conflits en Afghanistan, dans l’ex-Yougoslavie, en Syrie, en Ukraine et ailleurs, des millions de personnes ont ainsi trouvé refuge ces dernières décennies grâce à ce texte. À la fin de l’année 2025, le HCR recensait 41,6 millions de réfugiés dans le monde reconnus au titre de la convention. «Ce texte a sauvé des millions de vies», rappelle Elisabeth Tan.
De nouveaux schémas migratoires
Le XXIe siècle se caractérise toutefois par des dynamiques migratoires très différentes. Les écarts de revenus restant considérables entre le Nord et le Sud, et comme il est désormais beaucoup plus facile de se déplacer, des millions de personnes migrent aujourd’hui, légalement ou illégalement, dans l’espoir d’améliorer leur niveau de vie.
Ces personnes, aussi qualifiées et désireuses de travailler soient-elles, ne sont pas des réfugiés, même si certaines peuvent prétendre l’être. En parallèle, les termes de «migrant en situation irrégulière» ou de «demandeur d’asile» sont souvent employés de manière interchangeable par les médias, les gouvernements et les partis populistes de droite qui cherchent à dominer le débat sur l’immigration.
Les conditions pour la migration légale comme pour les demandes d’asile ont été durcies ces dernières années, certains pays rejetant automatiquement les demandes émanant de personnes ayant franchi leurs frontières de façon irrégulière. De son côté, le HCR continue d’exhorter les gouvernements à garantir des voies d’accès sûres et légales pour les demandeurs d’asile comme pour les migrants à la recherche d’un emploi.
Migrant en situation irrégulière: personne née à l’étranger qui entre ou séjourne dans un pays sans autorisation officielle des autorités ou en violation de la législation sur l’immigration, par exemple en franchissant une frontière sans contrôle ou en restant après l’expiration d’un visa valable.
Demandeur d’asile: personne ayant quitté son pays d’origine, franchi une frontière internationale et déposé une demande officielle de protection dans un autre pays, mais qui attend encore une décision juridique concernant son statut. Tous les réfugiés ont d’abord été demandeurs d’asile, mais tous les demandeurs d’asile n’obtiennent pas le statut de réfugié.
Migrant en situation régulière: personne ayant obtenu d’un État souverain l’autorisation officielle d’entrer sur son territoire, d’y résider et, dans de nombreux cas, d’y travailler ou d’y étudier.
Porte-parole de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR), Lionel Walter craint que les principes fondamentaux de la convention ne se perdent dans ce qu’il qualifie d’«attaque politique». Selon lui, l’engagement de la convention à protéger les personnes fuyant les persécutions demeure pleinement pertinent. «Son importance est plus grande que jamais à une époque où le nombre de personnes contraintes de fuir la guerre et les persécutions dans le monde atteint un niveau record», précise-t-il.
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dénombre actuellement 130 conflits dans le monde, tandis que le HCR estime à plus de 117 millions le nombre de personnes déplacées de force, la plupart ayant fui à l’intérieur de leur propre pays.
Externalisation de l’asile vers des pays tiers
Malgré l’intensification du débat sur la migration et l’asile, le nombre de réfugiés en Europe reste relativement faible. Il a même diminué en 2025 en raison d’une forte baisse des demandes déposées par les ressortissants syriens.
La Suisse accueille actuellement environ 200’000 réfugiés et demandeurs d’asile. Comme plusieurs de ses voisins européens, elle envisage toutefois d’externaliser le traitement de certaines demandes vers des pays tiers.
On parle alors de «centres de retour» dont le but est de transférer dans un pays tiers les demandeurs d’asile dont la demande a été rejetée en première instance, dans l’attente de leur renvoi vers leur pays d’origine. Parmi les pays évoqués figurent l’Éthiopie, la Tunisie, le Rwanda, l’Ouganda et l’Ouzbékistan.
Lionel Walter met en garde contre ces dispositifs, qui comportent selon lui «un risque énorme de violations des droits fondamentaux» et sont susceptibles de «générer des coûts élevés et des inefficacités».
Vincent Chetail s’interroge également sur la stratégie actuelle de l’Europe. Il souligne que les «refoulements aux frontières et retours forcés» montrent que «les États développent des moyens de contourner la protection des réfugiés».
Elisabeth Tan adopte quant à elle une position plus prudente. Elle indique que le HCR n’est pas opposé par principe aux centres de retour, à condition que les demandes d’asile soient «correctement examinées» et que ces structures «respectent les droits humains».
Le HCR partage toutefois les inquiétudes liées aux retours forcés. Dans un communiqué, l’agence onusienne affirme constater des «pratiques qui restreignent l’accès à l’asile, notamment les refoulements, les refus d’accès au territoire et les retours forcés».
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Retour aux fondamentaux
À l’occasion du 75e anniversaire de la convention, le HCR appelle les États membres de l’ONU à retourner aux principes fondamentaux de protection inscrits dans le texte. Selon Elisabeth Tan, si les gouvernements les appliquaient correctement, ils disposeraient d’un instrument idéal pour «gérer les frontières tout en protégeant les personnes ayant un besoin clairement défini de protection internationale».
La responsable cite également un récent sondageLien externe indiquant que, malgré l’intensité du débat, deux tiers des électeurs soutiennent le droit des personnes fuyant la guerre ou les persécutions à chercher refuge.
Derrière les débats se cachent aussi les difficultés financières de l’ONU et l’attitude imprévisible des États-Unis. En septembre dernier, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a annoncé une réduction de 15% du budget ordinaire de l’organisation pour 2026. Le HCR dispose ainsi cette année d’un budget de 8,5 milliards de dollars (près de 7 milliards de francs suisses), soit 2,1 milliards de moins que l’an dernier. Conséquence: les opérations de soutien aux réfugiés ont été réduites et des milliers de postes supprimés.
Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont cessé d’accueillir la plupart des réfugiés, à quelques exceptions près, notamment des Sud-Africains blancs que Washington affirme, sans preuve, être victimes de persécutions raciales systémiques.
Ce mois-ci encore, des rumeurs ont circulé selon lesquelles les États-Unis envisageaient de se retirer complètement du HCR, comme ils l’ont fait de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Conseil des droits de l’homme.
Pendant des décennies, les États-Unis ont été le principal bailleur de fonds de l’agence. Un retrait serait, selon Vincent Chetail, «totalement irresponsable, extrêmement dangereux… une catastrophe pure et simple. Cela créerait un risque existentiel pour le HCR.»
Elisabeth Tan refuse de spéculer sur une question aussi grave à l’occasion de ce 75e anniversaire. Lors d’un point de presse, elle s’est contentée de déclarer: «Nous regretterions tout retrait. Nous sommes bien entendu en discussion avec les États-Unis et nous continuerons à dialoguer.»
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De grands défis en perspective
Le désengagement américain n’est pas le seul défi. De plus en plus de populations se déplacent parce qu’elles manquent de nourriture et d’eau, des pénuries causées non pas par les conflits, mais par le changement climatique.
À l’heure actuelle, ce facteur à lui seul, tout comme la famine ou les catastrophes naturelles, ne constitue pas un motif d’octroi de l’asile. Selon les estimations du HCR, les catastrophes météorologiques ont pourtant entraîné le déplacement interne d’environ 250 millions de personnes au cours de la dernière décennie.
Fuir la guerre reste un motif valable pour obtenir l’asile. Or, de plus en plus de conflits éclatent précisément parce que des ressources vitales comme l’eau se raréfient sous l’effet du réchauffement climatique.
Cet été, la sécheresse et les mauvaises récoltes ont également touché l’Europe. Les incendies de forêt ont contraint des centaines de milliers de personnes à quitter leur domicile en Espagne et en France.
La convention pourrait être modifiée pour y inclure de nouveaux motifs de protection, mais Elisabeth Tan estime qu’au vu de la polarisation actuelle du débat, «la protection s’en trouverait presque certainement affaiblie». Le HCR préférerait voir les États respecter davantage leurs autres engagements humanitaires, en soutenant les pays frappés par des catastrophes ainsi que les populations déplacées.
De nouvelles formes de guerre pourraient à l’avenir également concerner directement tous les citoyens et citoyennes européens.
Dans les villes de l’est de l’Ukraine, les civils n’attendent pas l’arrivée de troupes terrestres pour fuir les attaques aériennes quotidiennes menées par des drones de l’armée russe. Or, des drones, présumés russes, ont également été observés de plus en plus fréquemment au-dessus de l’Europe occidentale, y compris en Suisse.
Cela soulève la question de savoir si les Européens pourraient, eux aussi, comme durant la Seconde Guerre mondiale ou comme les Ukrainiens depuis 2022, avoir un jour à nouveau besoin de la protection offerte par la Convention sur le statut des réfugiés.
«On ne sait jamais quand nous pourrions avoir besoin de cette convention, conclut Vincent Chetail. La vie peut changer très vite. Cette convention est là pour nous tous.»
Parmi les 41,6 millions de réfugiés officiellement reconnus, environ 70% sont accueillis dans des pays voisins des zones de conflit. La Turquie et l’Iran hébergent chacun plus de 3 millions de réfugiés. Le Bangladesh accueille environ un million de réfugiés rohingyas ayant fui le Myanmar. La Colombie a accueilli plus de 700’000 réfugiés originaires du Venezuela.
Relu et vérifié par Virginie Mangin, adapté en français par Dorian Burkhalter
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