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Moritz Leuenberger happé dans le «people» politique

Moritz Leuenberger s'est fait prendre à son insu. Keystone

Contre son gré, le président de la Confédération s'est retrouvé à la une de la presse de boulevard, immortalisé sur une plage d'Oman. Une pente dangereuse?

Pour certains observateurs c’est la fin d’une tradition, celle du respect de sphère privée. Mais pour d’autres, la Suisse échappe largement à la «peopleisation» de la vie politique.

L’homme est connu pour être jaloux de son espace intime. N’empêche, son apparition en maillot de bain, la mine réjouie, en une d’un, puis de deux quotidiens populaires cette semaine a fait du bruit dans les médias (beaucoup) et en dehors (un peu).

Moritz Leuenberger avait pourtant opposé son refus à la parution dans le tabloïde alémanique «Blick» de ces photos de vacances, somme toute banales, prises par un quidam. Pour une question de principe.

«En Suisse, la tradition veut que la sphère privée soit respectée, explique André Simonazzi, son porte-parole. Elle permet aux conseillers fédéraux (ministres) de se mouvoir librement et de se passer d’un lourd protocole.»

«Les conseillers fédéraux peuvent réellement être au contact de la population. Etre des citoyens parmi les autres. C’est un symbole et une spécificité dont les Suisses sont fiers.»

«Mais ce n’est plus possible si, à chaque moment, au marché, dans le tram ou ailleurs, des gens les photographient et un journal publie ces photos contre rémunération», poursuit André Simonazzi.

Pour autant, le président de la Confédération a décidé de ne pas déposer plainte «devant un tribunal ou une autre instance». Et ce, même s’il «regrette infiniment» qu’un journal rétribue un touriste pour ce genre de photos. Une évolution qu’il juge «dangereuse».

Par le trou de la serrure

En Suisse, la notion de sphère privée est assez scrupuleusement respectée. Le Conseil de la presse assume d’ailleurs une position stricte dans ce domaine.

Certains observateurs de la vie politique estiment que cette irruption dans la vie du ministre Leuenberger enfreint la tradition, voire brise un tabou. Ce n’est pas l’avis d’Antoine Maurice, éditorialiste et professeur d’université.

«Nous n’avons pas encore eu de gros scandale touchant la sphère la plus intime des gouvernants, explique ce dernier. Mais cela fait longtemps qu’on aime bien les voir par le trou de la serrure.»

Un système présidentiel

«La «peopleisation» de l’information et de la politique est une tendance générale, poursuit Antoine Maurice. La politique est jugée insuffisamment intéressante, alors on la rend plus «people», plus en costume de bain…»

La Suisse reste toutefois moins touchée que ses voisins, constate Edo Poglia, professeur à la faculté des sciences de la communication à l’Université de la Suisse italienne.

Son explication: la forme de gouvernement. L’Etat suisse est mené par sept pairs. Pas de vrai «chef» donc, dont on voudrait absolument connaître la vie.

«Si la Suisse avait un système présidentiel ou un premier ministre, elle se trouverait très vraisemblablement dans la même situation que d’autres pays, note le Tessinois. C’est une question de système, pas de médias.»

Pas de procès retentissants

Edo Poglia juge que la mésaventure du ministre Leuenberger a assez peu de chance de faire école. D’autant que les précédents sont rares – le ministre Ogi à ski ou son collègue Cotti dans sa piscine…

«Que la tendance s’affermisse un peu parce que l’offre médiatique grandit, d’accord. Mais ce que fait Micheline Calmy-Rey ou Christoph Blocher durant son temps libre n’intéresse que jusqu’à un certain point le citoyen suisse…»

Antoine Maurice est aussi de cet avis. «Même si l’on on est en train de prendre des libertés, je ne pense pas du tout qu’il y aura des procès retentissants obligeant la presse populaire à faire machine arrière ces prochaines années.»

Un attrait pas négatif

Edo Poglia considère du reste que l’attrait des médias pour la vie privée des politiciens n’est pas entièrement négatif. Il offre au citoyen un supplément d’information.

«Voir une contradiction entre ce que peut dire un élu et ce qu’il est éventuellement disposé à faire peut être une information intéressante pour le citoyen, donc la démocratie.»

Le risque bien réel toutefois est que ce type d’information émotionnelle ne laisse plus guère d’espace médiatique pour les aspects plus rationnels ou idéologiques. Dernier exemple en date: les élections italiennes.

Mais l’extrême inverse existe aussi. «Si l’on songe au sphinx François Mitterrand, constate Edo Poglia, il aurait certainement été intéressant pour le citoyen d’en savoir un peu plus sur son histoire avant de juger» et de l’élire.

swissinfo, Pierre-François Besson

– En Suisse, les intrusions dans la vie privée des politiciens restent rares et la «peopleisation» du champ politique relativement limitée.

– L’article 13 de la Constitution suisse protège la sphère privée de toute personne contre, notamment, l’emploi abusif des données qui la concernent.

– Les directives du Conseil suisse de la presse prévoient que les personnes célèbres – donc les politiciens – ont droit au respect de leur vie privée.

– La Déclaration des devoirs et des droits du journaliste suisse indique que la vie privée des personnes doit être respectée pour autant que l’intérêt public n’exige pas le contraire.

– S’agissant de photos, le journaliste suisse doit considérer que les personnalités ont aussi un droit à la vie privée et à la protection de leur image.

L’auteur des photos, Manuel Imboden, étudiant bernois de 18 ans, a admis les avoir prises pour gagner un peu d’argent.
Le tabloïde alémanique Blick lui a payé 1000 francs suisses pour six clichés, soit un prix inférieur à ce qu’aurait reçu un photographe professionnel. En Suisse romande, le tabloïde Le Matin a payé le même prix.

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