S’amuser?
«Cartes postales» de Suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.
Il revient sur le meeting d’athlétisme de Zurich, qui s’est tenu vendredi dernier. Vous avez dit «Golden League»?
C’est la Suisse qui me court après! Figurez-vous, qu’au levé de ma sieste, samedi dernier, à peine émergé du pays de mes rêves, j’ai pris un coup de Suisse sur le coin du casque…
Il faisait une telle chaleur, qu’à peine vertical, comme un zombie assoiffé, je me suis dirigé, à tâtons presque, jusqu’à ma cuisine. Je visais le réfrigérateur et le pot de limonade que j’y avais mis en sécurité, le matin même.
Par hasard, dans le flou de ma démarche plus qu’hasardeuse, je glissai une main devant ma bouche pour masquer l’énormité d’un bâillement de dinosaure qui me prenait et… par inadvertance, j’appuyai l’autre sur la zapette de mon téléviseur.
Les images magiques
Les images électroniques jaillirent avant que je n’atteigne le pot de citronnade tellement convoité. Des athlètes multicolores bondissaient sur l’écran.
Sans quitter des yeux ces dieux d’un stade que je n’avais pas encore reconnu, je me servis tant bien que mal un verre de fraîcheur revigorante et, l’esprit mieux tourné, plus alerte, je revins m’asseoir afin d’admirer les performances.
Comme tous les hommes, mes frères, le sport m’a toujours attiré… surtout à la télévision!
Golden humans
Je ne savais pas encore qu’il s’agissait de la mythique réunion de Zurich, cette manifestation sportive annuelle où l’on ne sait plus si c’est la piste ou les athlètes qui fabriquent des records comme s’il en pleuvait.
Un Marocain sublime mettait tout le monde d’accord en mettant une élégante distance entre lui et ses poursuivants. Ce fut au moment où s’inscrivait son visage heureux sur l’écran, que je découvris qu’il s’agissait bien du fameux Letzigrund de Zurich.
En bas de l’image, s’inscrivait, en plus, une curieuse mention que je ne connaissais pas encore: «Golden League»!
De l’or! De l’or!
J’eus tôt fait de me renseigner sur le mystère de cette mention omniprésente et anglicisante. Un ami, très versé en ces matières sportives modernes, m’assura qu’il s’agissait d’une super ligue dite «d’or» où les champions qui adhèrent à ce cirque en sueur, gagnent, en finalité, des lingots et des kilos d’or!
Immédiatement, la perversion de cette nouvelle mainmise sur le sport, par des sponsors crésus aux intentions peu claires, m’apparut.
Après le cyclisme, le football, la voile, et tutti quanti, je m’aperçus que je me posais, désormais et le plus sérieusement du monde, deux questions perfides et récurrentes, devant tous ces champions victorieux : «Qu’a-t-elle pris ou qu’a-t-il pris pour réussir un tel exploit?» et: «Que gagne-t-elle ou que gagne-t-il?»
Euros et lingots sont les mamelles…
Je sais, je sais! Je vous entends! Vous avez raison, je dois avoir vieilli. Je me sens en dehors de ce qui fait et motive le monde actuel! Euros et lingots, fric, pognon, artiche, blé, thune et dollar, sont désormais les empoisonnantes mamelles du sport.
Et le pire, c’est qu’il n’y a rien à redire à ça… Mais je sais aussi que le mot «sport» vient du verbe anglais «to desport» qui, à l’origine, voulait dire, si je ne m’abuse (comme le docteur du même nom), «s’amuser», tout simplement.
swissinfo/Rolf Kesselring
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