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Après les minarets, les Suisses bannissent aussi la burqa

Ironie du sort, la campagne en vue de la votation sur l'interdiction de la burqa s'est déroulée sur fond de pandémie, alors que tout le monde se promène masqué, à l'image de la députée UDC Monika Rueegger-Hurschler. Keystone / Peter Klaunzer

À l’image de la France, de la Belgique ou de l’Autriche, les Suisses interdisent le port de la burqa et du niqab dans l’espace public. Le peuple a accepté dimanche de justesse l’initiative populaire de la droite conservatrice, qui renoue ainsi avec la victoire.  

Ce contenu a été publié le 07 mars 2021 - 17:05

La Suisse a suivi la tendance qui prévaut dans les pays voisins: la burqa ou le niqab n’auront plus leur place non plus dans l’espace public helvétique. Le peuple a approuvé à 51,2% des voix l’initiative populaireLien externe «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage».

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Lancé par le Comité d’Egerkingen, le texte exige l’interdiction de toute forme de dissimulation. Il concerne autant la burqa ou le niqab que les cagoules de casseurs ou de hooligans. Le groupement à l’origine du projet, composé de nombreux élus issus de la droite conservatrice, avait déjà réussi à faire passer l’interdiction de la construction de minarets en 2009.

Comme celle sur la burqa, l’initiative anti-minarets visait avant tout un symbole de la communauté musulmane. Le débat avait été très émotionnel, alors que la Suisse ne compte que quatre minarets. Ce dimanche, les Helvètes ont décidé d’interdire le voile intégral, alors qu’une trentaine de femmes seulement le portent, selon une étude lucernoise.

Après le vote de 2009, les initiatives populaires ou interventions parlementaires ciblant la burqa et le niqab avaient fait florès. Elles n'avaient abouti à une interdiction que dans les cantons du Tessin et de Saint-Gall. Quinze cantons connaissaient aussi des règles pour les manifestations publiques et sportives.

«Un défi pour les valeurs de notre civilisation»

Le camp des gagnants s’est réjoui de l’issue du scrutin. «Certains musulmans ont compris que le niqab est une manifestation ostentatoire de l'islam radical», a commenté le député de l’Union démocratique du centre (UDC / droite conservatrice) Jean-Luc Addor. Interrogé sur la Radio Télévision Suisse (RTS), ce dernier a estimé que le texte a principalement passé parce qu'il aura été capable de rassembler un front large allant bien au-delà des rangs de l'UDC.

Aux yeux de Jean-Luc Addor, le voile intégral représente «un défi pour les valeurs de notre civilisation, mais aussi pour les musulmans», qui avaient été mis au défi de se désolidariser d'une forme extrémiste à laquelle donne lieu leur religion.

À l’exception de l’UDC, tous les partis s’opposaient à une interdiction de la burqa, à l’image des ONG et des églises. Quelques musulmans libéraux avaient cependant apporté leur soutien au texte. C’est le cas de Mohamed Hamdaoui, député du Centre au Grand Conseil bernois et fondateur de la campagne «À visage découvert». Ce dernier a fait part de son «immense soulagement». C'était «l'occasion de dire stop à l'islamisme» et pas «aux musulmans, qui ont évidemment toute leur place dans ce pays», a-t-il souligné.

La crainte de la stigmatisation

Le scrutin a créé des divisions au sein de la gauche, mais aussi parmi les militantes féministes. Alors que certaines figures ont soutenu le texte de la droite conservatrice, d’autres l’ont combattu avec force.  

Le fait de dire aux femmes comment elles doivent s'habiller ne plaît pas à Tamara Funiciello, la députée et coprésidente des Femmes socialistes suisses. «Notre combat pour une société plus égale et plus libre ne va pas s'arrêter là», promet-elle. L’interdiction de la burqa ne résout pas les vrais problèmes tels que le sexisme, le racisme ou la violence, affirment encore les Femmes socialistes dans un communiqué.

Tamara Funiciello craint aussi que l’initiative anti-burqa ne stigmatise davantage les musulmans de Suisse. «C'est aussi un mauvais signal envoyé à la communauté musulmane, estime-t-elle. Et ce n'est pas le dernier, car il y a déjà des interventions déposées au Conseil national contre le voile», a-t-elle déploré.

Myriam Mastour, membre du collectif Les Foulards Violets et de la grève féministe, craint qu’un oui à l'initiative anti-burqa ne «banalise l'ambiance xénophobe et raciste» à l'encontre des musulmanes. Elle s’est toutefois réjoui du faible écart entre le oui et le non et estime que la campagne a permis d'apporter des faits.

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Particulièrement remontés, les jeunes verts comptent porter le dossier devant les tribunaux. Par voie de communiqué, le parti s’est déclaré «prêt à se battre» et affirme qu’il «pourrait aller jusqu'à la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg». L’initiative enfreindrait deux articles de la Constitution fédérale, selon la jeunesse verte. Le coprésident Oleg Gafner estime qu’il s’agit d’«une incursion dans la liberté individuelle, la liberté confessionnelle et de conscience».

Les milieux touristiques inquiets

La Fédération suisse du tourisme (FST) regrette l'acceptation de l'initiative anti-burqa. Le secteur, qui souffre déjà beaucoup de la pandémie de coronavirus, ne peut pas se permettre de complications supplémentaires, a déclaré sa directrice Barbara Gisi.

La FST va maintenant essayer, par des actions de sensibilisation, d'accueillir le plus possible de touristes socialement plus progressistes en provenance de ces États. Selon Barbara Gisi, l'exemple du Tessin montre que l'interdiction de la burqa a un impact sur le tourisme. Depuis le vote de 2016, le canton a perdu 30% de visiteurs des pays du Golfe.

L’UDC renoue avec la victoire

Après sept ans de disette, l’UDC renoue avec la victoire. Le plus grand parti de Suisse n’avait plus gagné de votation depuis 2014, lorsque les citoyens avaient accepté le texte «Contre l’immigration de masse». La droite conservatrice avait par la suite perdu trois initiatives populaires et quatre référendums. En outre, elle avait enregistré un recul de cinq pour cent aux élections fédérales de 2019.

Le scrutin sur la dissimulation du visage était très observé à l’internationale. La Suisse rejoint le petit groupe de pays européens ayant banni le voile intégral. La France connaît la loi sur la dissimulation du visage depuis 2010. La Cour européenne des droits de l'Homme l'a validée en juillet 2014, jugeant que l'interdiction du port du voile intégral n'est pas explicitement fondée sur la connotation religieuse des vêtements, mais sur le seul fait qu'ils dissimulent le visage. Un avis que n'a pas partagé le comité des droits de l'Homme de l'ONU en 2018.

La Belgique a été le deuxième pays en Europe à interdire le port du voile intégral en 2011. D'autres pays comme le Danemark, les Pays-Bas ou la Bulgarie ont également introduit des interdictions. Ailleurs, comme en Allemagne, des interdictions partielles sont en vigueur. 

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