Laurence Fehlmann Rielle: «Face au retrait des États-Unis, la Suisse doit continuer à défendre le multilatéralisme»
La conseillère nationale socialiste Laurence Fehlmann Rielle estime que la Confédération doit s’engager davantage en faveur du droit international. Dans le cadre de notre série d’interviews «La Cinquième Suisse sous la Coupole», la Genevoise nous explique les raisons de son engagement en faveur des Suisses de l’étranger.
La députée socialiste Laurence Fehlmann RielleLien externe est une habituée des arcanes du Palais fédéral: elle siège au Conseil national depuis 2015. Membre de la Commission de politique extérieure, elle estime que la Suisse doit affirmer plus clairement sa position sur la scène internationale.
Âgée de 69 ans, la députée fait aussi partie des binationaux qui siègent au Parlement: elle est suisso‑turque. Son ouverture sur les questions internationales nourrit son engagement en faveur de la diaspora.
Contrairement à la France ou à l’Italie, qui accordent des circonscriptions électorales à leurs citoyens expatriés, les Suisses de l’étranger ne disposent pas de représentation directe sous la Coupole fédérale. Cela ne signifie pas pour autant que leurs intérêts ne sont pas pris en compte. Plus de 60 députés et sénateurs (sur 246) sont membres de l’intergroupe parlementaire «Suisses de l’étranger»Lien externe . Chaque semaine de session, nous donnons la parole à l’un d’entre eux dans notre nouveau format «La Cinquième Suisse sous la Coupole».
Swissinfo: Quelle est la priorité pour vous durant cette session?
Laurence Fehlmann Rielle: C’est évidemment le paquet d’allègement budgétaire, que nous appelons à gauche le «paquet de démantèlement», dont nous avons débattu mardi et mercredi. Nous avons réussi à éviter quelques coupes, mais de nombreuses mesures d’économies ont malgré tout été validées.
Ce plan d’économie me paraît inutile: la Suisse n’est pas fortement endettée, malgré les discours alarmistes qui reviennent chaque année. On nous présente systématiquement des budgets très pessimistes, alors que les comptes se révèlent ensuite bénéficiaires, comme en 2025. Au lieu de faire des économies sur le dos de la formation, de la coopération internationale, du social et d’autres domaines, nous devrions investir pour l’avenir.
Quel est le sujet le plus important de la session pour la Cinquième Suisse?
Dans le paquet d’économies budgétaires, deux aspects étaient particulièrement préoccupants pour les Suisses de l’étranger. Sur ces points-là, nous avons heureusement obtenu des résultats positifs.
D’une part, le Conseil national a renoncé à supprimer la contribution fédérale à l’offre internationale de la SSR, qui comprend Swissinfo, le site italophone TVSvizzera, ainsi que les partenariats avec TV5Monde et 3Sat. En tant que Romande, le financement de TV5Monde me tient particulièrement à cœur, car cette offre, qui touche potentiellement 430 millions de foyers à travers le monde, est essentielle pour la francophonie.
De son côté, Swissinfo permet aux Suisses établis hors du pays d’accéder à une information fiable et globale, de suivre les préoccupations du Parlement et de la population, et de rester ainsi connectés à la réalité suisse. Le second élément concernait les coupes qui touchaient l’Organisation des Suisses de l’étranger, qui ont également été rejetées par le Conseil national.
Comment voyez-vous la Suisse dans le monde en ce moment?
Ma vision est plutôt en demi-teinte. Sur la scène internationale, la Suisse conserve une réputation solide: celle d’un pays capable d’offrir ses bons offices, de défendre le droit international et de mener une diplomatie généralement efficace.
En revanche, il existe parfois un manque de volonté politique au sein du Conseil fédéral, qui se montre un peu trop frileux lorsqu’il s’agit de réagir à des violations flagrantes du droit international. Nous assistons alors à beaucoup de déclarations de principe, mais pas toujours à des actions concrètes.
Malgré le retrait des États‑Unis de certains engagements internationaux, la Suisse doit continuer à défendre le multilatéralisme, précisément au moment où il est attaqué, et affirmer sa position.
Pourquoi vous engagez-vous pour l’électorat des Suisses à l’étranger?
Je pense qu’il est essentiel que les Suisses établis à l’étranger puissent garder un lien vivant avec leur pays d’origine. Ce lien passe notamment par la possibilité de continuer à voter. Ils sont aussi, d’une certaine manière, des représentants de la Suisse à l’étranger. Ainsi, il est important qu’ils ne soient pas déconnectés de la réalité du pays. Chacun décide ensuite individuellement de la manière dont il souhaite entretenir ce lien, mais il me semble important que cette possibilité existe.
Sur quels enjeux concernant les Suisses de l’étranger estimez-vous qu’il faudrait agir?
Le fait que des retraités s’expatrient parce qu’ils ne parviennent pas à vivre de leur retraite en Suisse m’inquiète. Ces personnes choisissent des pays où le coût de la vie est moins élevé et se retrouvent parfois confrontées à des difficultés d’intégration ou d’autres obstacles. Il ne s’agit pas d’un véritable choix. Cette problématique souligne la nécessité d’agir pour que les retraités ne soient pas obligés de s’expatrier pour des raisons financières.
Estimez-vous que les intérêts des Suisses de l’étranger sont assez représentés sous la Coupole?
Honnêtement, je ne suis pas certaine que nous nous en préoccupions suffisamment. Je constate que les parlementaires romands, particulièrement les Genevois, sont davantage intéressés par les thèmes liés aux Suisses de l’étranger. Cela est peut-être lié à la présence de la Genève internationale, où nous sommes en contact avec de nombreuses organisations qui jouent un rôle important dans des domaines comme la santé, les télécommunications ou la sécurité. Leur action influence indirectement la vie des personnes à l’étranger, et donc aussi celle des Suisses établis hors du pays. J’ai le sentiment que nous devrions collectivement accorder davantage d’attention à ces questions.
Si vous deviez émigrer à l’étranger, où vous installeriez-vous?
Je dois dire que j’ai un petit faible pour la Turquie. Mon premier mari était turc et, même si cela remonte à longtemps, j’ai conservé des attaches avec ce pays. Je reste toutefois très critique à l’égard de son gouvernement. Aujourd’hui, je ne pense pas que j’irais y vivre, car j’ai désormais mes attaches en Suisse, mais c’est un pays avec lequel j’ai développé une véritable affinité. Ou alors je choisirais un pays latin, par exemple l’Italie.
>> Relire notre enquête sur les binationaux au Parlement:
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Relu et vérifié par Samuel Jaberg
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