La guerre du tabac frappe aussi la Suisse
Selon une enquête financée par l´OMS, les cigarettiers ont réussi à freiner les politiques de prévention du tabagisme en Suisse. Une étude plus approfondie, mandatée par l´Office fédéral de la santé publique, pourrait être lancée.
Les deux auteurs du rapport – Chung-Yol Lee et Stanton Glantz de l’université de Californie – relèvent en premier lieu la faiblesse des mesures prises contre le tabagisme en Suisse.
Selon les deux experts mandatés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’arsenal législatif régissant la vente et le marketing des produits du tabac a peu d’effets concrets. Il n’y a pas de réelle protection des non-fumeurs dans les lieux publics et les places de travail. Enfin, la taxe sur les cigarettes est la plus basse d’Europe de l’Ouest.
Pour les deux experts, les premiers responsables de cette situation sont clairement les cigarettiers et leur stratégie de lobbying terriblement efficace et souvent masquée. Cette industrie dont les deux plus grosses compagnies ont leurs sièges internationaux en Suisse (Philip Morris et British American Tobacco) a en effet considéré ce pays comme «un champ de bataille clé».
Se basant sur des documents internes de l’industrie du tabac rendus publics suite à plusieurs procès aux Etats-Unis, le rapport dévoile plusieurs cas particulièrement frappants.
En 1993, les Suisses ont dû se prononcer sur deux initiatives contre la publicité en faveur de l’alcool et du tabac. Quelques semaines avant le scrutin, des sondages indiquaient qu’une majorité de Suisses étaient favorables à ces deux initiatives. Les mesures proposées ont pourtant été rejetées lors du vote.
Les universitaires américains expliquent ce retournement de situation par le lobbying des cigarettiers précédant le vote. «Les compagnies de tabac réussirent à dissimuler leur rôle dans cette campagne afin d’éviter toute publicité négative, tout en finançant la campagne contre l’interdiction de publicité et en lui fournissant des arguments développés par des sociétés de relations publiques et des avocats», avance le rapport.
Le rapport dévoile également le rôle d’experts rétribués par les cigarettiers et se présentant pourtant comme indépendants. L’étude détaille aussi les liens construits avec les milieux de l’économie, en particulier l’association des cafetiers-restaurateurs, l’ancien Vorort et l’Usam.
Reste que cette stratégie de lobbying souvent masquée n’est pas une révélation. Elle avait déjà été dévoilée par un précédent rapport publié l’été dernier. Rédigé par un groupe d’experts dirigés par Thomas Zeltner, directeur de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), cette enquête montrait comment l’industrie du tabac a influencé et infiltré l’OMS.
Une question qui taraude aujourd’hui l’OFSP. «Nous sommes en train d’étudier ce rapport pour voir s’il y a eu des tentatives de pression ou d’infiltration de l’administration et à quel niveau», explique Ueli Locher, vice-directeur de l’OFSP.
Son Office envisage dès lors très sérieusement de lancer une étude complémentaire pour éclaircir ces questions. Ce qui pourrait déboucher sur des révélations explosives.
Frédéric Burnand
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