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Participation locale Cauchemar démocratique à Grenoble

Dragon en bois dans un parc de Grenoble.

Cette dragonne en bois est le premier résultat concret de la participation citoyenne à Grenoble.

(Republik)

Le maire écologiste de Grenoble a introduit une forme de démocratie directe en 2014. Mais de nombreux citoyens ne jouent pas le jeu. Reportage. 

Va voir à Grenoble. Que vous parliez à des politologues, des cybermilitants ou aux éditeurs et éditrices de Republik qui partagent vos préoccupations – si vous cherchez un contre-exemple au centralisme français, une ville gérée par ses habitants, vous obtenez presque toujours la même réponse: va voir à Grenoble.

La «capitale des Alpes françaises» a développé un modèle de démocratie participative tel que même une Suissesse devrait en pâlir de jalousie.

Devrait… Attention au conditionnel. Une visite dans cette ville vous conduit à tirer d’autres conclusions. Jusqu’à présent, seule une petite partie des habitants fait usage de cette opportunité. La «démocratie grenobloise» s’avère en outre un cauchemar républicain, aussi bien pour la République française que pour le parti de droite Les Républicains.

Pourquoi?

La Dragonne dans le parc

«26 février - 25 mars 2018 – Comme eux proposez votre idée!» pouvait-on lire à l’approche du printemps sur une annonce reproduite dans les innombrables feuilles gratuites de la ville. L’enjeu est le budget participatif. Eux, ce sont deux femmes et un homme souriants qui, sur l’annonce, tiennent une grande photo de la Dragonne de la place de jeu du parc Saint-Bruno.

Les citoyens et les citoyennes sont ainsi invités à proposer des idées pour tirer parti d’une fraction du budget annuel d’investissement de la Ville. L’exécutif se verra obligé de réaliser celle qui aura réuni le plus de voix.

«La Dragonne de la place Saint Bruno est un de nos succèsLien externe», dit à Republik Pascal Clouaire, le délégué à la démocratie de la ville de Grenoble. Il s’agit d’une aire de jeu aménagée sous la forme et autour d’une monumentale dragonne en bois.

En 2015, ce projet proposé par une femme nommée Joëlle avait obtenu le plus grand nombre de voix citoyennes. Il était ainsi devenu le premier à être réalisé par ce biais participatif. Au prix de 250'000 euros.

L’héritage du pionnier de la participation Hubert Dubedout

Que Grenoble se profile comme un bastion de la démocratie en France n’a rien d’un hasard. L’explication vient de son histoire. L’autodétermination et la participation y ont une longue tradition. Depuis toujours, les quartiers se sont rassemblés en Unions pour s’organiser et se gérer eux-mêmes.

En outre, dans les années 60 du siècle dernier, un homme a particulièrement contribué à l’émergence de la démocratie participative: Hubert Dubedout – le socialiste visionnaire. Pour de nombreuses personnes, il mérite encore aujourd’hui le qualificatif de «meilleur maire de France» qu’on lui avait attribué à l’époque.

Hubert Dubedout a créé la première agence d’urbanisme municipale de France. Et il n’a pas seulement été un pionnier de l’urbanisme, mais il a aussi manifesté une sensibilité particulière pour les préoccupations des habitants. Contrairement à ses prédécesseurs, il a dès le départ su intégrer les nombreuses initiatives locales traditionnelles dans ses projets.

Eric Piolle est le premier maire écologiste de Grenoble.

(Ville de Grenoble)

Élu maire de Grenoble en 2014, Eric Piolle Lien externeveut redonner vie à cet héritage. C’est la première fois que la capitale des Alpes est dirigée par un écologiste. Les 130'000 habitants doivent en profiter et s’engager davantage dans la vie politique.

À cette fin, il a notamment introduit en 2016 un «droit d’interpellation citoyenneLien externe». Deuxième pilier du modèle démocratique mis en place à Grenoble, il s’agit presque d’une copie de l’initiative populaire suisseLien externe.

Un nouveau public

La procédure est la suivante: tous les habitants, y compris les résidents étrangers, sont habilités à soumettre une pétition en ligne et tous ceux qui ont plus de 16 ans peuvent la signer. Le Conseil municipal est obligé d’en débattre si elle réunit au moins 2000 signatures. Au terme de cet examen, c’est le maire qui décide s’il retient la proposition et la met en œuvre. S’il ne le fait pas, la population aura le dernier mot lors d’une votation dans le cadre de la «semaine de vote» annuelle.

Pour que la population désavoue le maire, il ne suffit pas que la proposition obtienne la majorité, il faut également qu’elle recueille un minimum de 20'000 voix. Ce seuil correspond au nombre de voix avec lesquelles «nous avons été élus au Conseil municipal», indique Pascal Clouaire.

Opposition de la République

Mais à 575 kilomètres de là, la République n’a pas apprécié l’offensive démocratique lancée à Grenoble et ce n’était qu’une question de temps avant que Paris réagisse aux initiatives d’Eric Piolle. Immédiatement après l’annonce de la mise en place d’un «droit d’interpellation», la capitale des Alpes a reçu une lettre de l’État, indique Pascal Clouaire. C’était un avertissement de l’autorité préfectorale qui expliquait qu’un tel instrument violait la Constitution et ne pouvait par conséquent pas être mis en œuvre. Seuls des parlementaires élus peuvent prendre de telles décisionsLien externe.

Alors que cette question est toujours en suspens, les représentants des différentes composantes de la gauche de Grenoble se disputent actuellement pour savoir laquelle offre les meilleures opportunités participatives. Ils s’y appliquent avec l’éloquence particulière aux politiciens et aux politiciennes français – les carrières politiques présupposant en général une formation dans une haute école. Et plus la classe politique est en verve, plus elle fait peur et rebute les simples mortels.

Il suffisait d’assister un certain lundi soir à une séanceLien externe du Conseil municipal longue de cinq heures pour s’en rendre compte. Le principal objet à l’ordre du jour était le travail des Conseils citoyens indépendants (CCI) qui constituent le troisième pilier du modèle de démocratie participative de Grenoble. Le public a pu assister pendant quatre-vingts minutes à un spectacle plutôt bizarre pour l’observatrice étrangère, mais qui n’était rien d’autre que le cirque habituel en France selon son collègue du quotidien «Le Dauphiné Libéré».

Après avoir présenté leurs positions en suivant plusieurs pages A4 de texte minutieusement préparé, deux élus de la gauche se sont lancés dans une discussion interminable sur la nature du discours délibératif. Cette dispute au sein du même camp n’a été interrompue que deux fois.

Et qu’on fait les autres pendant ce temps:

Le maire a stoïquement écouté les critiques.

La minorité de droite scrollait de manière apathique les newsfeeds des médias sociaux.

Les journalistes locaux dessinaient en s’ennuyant des arbres sur leurs carnets de notes.

Le débat a également été marqué par une scène significative:

L’élu du Rassemblement de gauche et de progrès Paul Bron a dénoncé l’absence presque totale de migrants et de migrantes dans les CCI, avant de livrer immédiatement son diagnostic: on ne va pas suffisamment à leur rencontre. Un langage plus simple pourrait résoudre le problème.

Annabelle Bretton, membre des CCI, n’est pas seulement devenue toujours plus pâle, mais elle a eu toujours plus de peine à trouver ses mots. Elle qui était précisément venue ce soir pour parler au nom des citoyens engagés, elle qui aurait dû avoir l’opportunité de donner son avis avec les mots des gens ordinaires, elle s’est retrouvée écrasée par l’éloquence des élus.

Et les habitants?

Cette scène met en évidence le principal défaut de la démocratie grenobloise. Il lui manque la voix de ceux qui sont prêts à retrousser leurs manches, la voix de la rue; oui, il lui manque quelque chose de primitif, de rêche, d’authentique. La France n’a pas «d’éthos démocratique», dit le politologue renommé LoLien externeïLien externec BlondiauxLien externe. La politique est ici l’affaire des intellectuels. Autrement dit, les problèmes de la démocratie grenobloise ne viennent pas de Paris, mais de la culture française de la discussion.

Ce sont les plus éloquents qui l’emportent. Ainsi, les personnes qui proposent des idées pour le budget participatif doivent également les présenter en public lors de la semaine de vote organisée une fois par an.

Cette situation avantage naturellement la bourgeoisie cultivée, ce qui se reflète dans le genre de projets choisis: marquage de pistes cyclables, mesures plus raffinées de la qualité de l’air, cafés dans les parcs, théâtre en plein air ou encore la Dragonne. C’est d’ailleurs la clientèle de gauche qui est présente lors des semaines de vote: les universitaires écologistes ou alternatifs, les enseignants bien formés et les «bobos», les créatifs.

Les propositions bourgeoises n’ont jusqu’à maintenant guère eu de succès. L’une des pétitions recalées dans les urnes demandait la suppression des taxes de stationnement. Le projet a échoué parce que 9000 habitants seulement ont participé à la votation, bien loin de la barre des 20'000 voix nécessaires.

Une démocratie parvenue à maturité?

Cette expérience démocratique en est encore à son début et il est trop tôt pour tirer un bilan. Peut-être que Grenoble parviendra à surmonter cette première phase d’apathique politique. Peut-être que la participation augmentera. Peut-être que les projets politiques soumis au vote reflèteront bientôt les préoccupations sociales de l’ensemble de la ville.

Mais d’abord, il faudra que l’écologiste Eric Piolle survive aux prochaines élections. Et qu’il sache contrer les interventions du Palais de l’Elysée.

Le reportage d’Adrienne Fichter est paru le 1er mai 2018 daLien externens le magazine alémanique RepublikLien externe. Nous en publions ici une version écourtée.


Traduit de l’allemand par Olivier Huether

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