Six choses à retenir du non à l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions»
Ce dimanche, le peuple suisse n’a pas voulu se lancer dans une expérience radicale et prendre le risque de se fâcher avec Bruxelles. Mais l’UDC a touché plusieurs points sensibles avec son initiative. Analyse.
1) La Cinquième Suisse n’a pas été prise au sérieux par l’UDC
Les Suisses de l’étranger ont été les grands oubliés de l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions». Maigre consolation pour la diaspora: elle n’a pas été prise pour cible, comme lors de la votation sur la 13e rente AVS. «Égoïstes», «profiteurs»: en amont de la votation du 3 mars 2024, elle avait été affublée de qualificatifs peu flatteurs.
Cette fois-ci, l’UDC, qui entretient traditionnellement de bonnes relations avec la Cinquième Suisse, a simplement oublié de prendre en compte ses concitoyennes et concitoyens à l’étranger. Certes, le parti a corrigé le tir en promettant de régler cette question dans la loi d’application du texte. Il a également rappelé que les Suisses conserveraient toujours le droit de rentrer au pays, comme le garantit d’ailleurs la Constitution.
Cet oubli n’en reste pas moins révélateur: le premier parti du pays envisage la libre circulation avant tout dans un seul sens, celui qui permet aux étrangers de venir travailler en Suisse. Il tend à négliger le fait qu’elle profite à près d’un demi-million d’électrices et d’électeurs potentiels qui choisissent de s’établir dans un pays de l’Union européenne.
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2) La peur d’un Brexit bis a été exploitée avec succès par les adversaires du texte
Une fois de plus, une proposition de l’UDC visant à restreindre l’immigration a trouvé un fort écho à l’international. Sans doute parce que les pays développés font tous face aux mêmes enjeux: définir une politique migratoire conciliant impératifs économiques, vieillissement démographique et besoins légitimes de la population locale.
Ce retentissement tient aussi au caractère inédit de la solution proposée. Le plafonnement de la population qu’appelait de ses vœux le parti de droite conservatrice était unique en son genre. Malgré ses efforts en ce sens durant la campagne, il n’est pas parvenu à faire oublier la radicalité fondamentale de son projet. Dans l’histoire, les politiques de contrôle des populations, à l’image de la politique de l’enfant unique en Chine, ont rarement laissé de bons souvenirs. Les adversaires du texte, à commencer par le ministre de la Justice socialiste Beat Jans, ont su en tirer parti.
Les opposants ont aussi largement exploité le seul précédent de sortie de la libre circulation. Hasard du calendrier, le peuple suisse votait sur l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» dix ans presque jour pour jour après le référendum sur le Brexit. Au Royaume-Uni, la sortie de l’UE s’est soldée par des effets de substitution migratoire et un fort mécontentement politique.
Certains ont prédit des effets similaires en Suisse en cas d’acceptation de l’initiative, notamment le remplacement de l’immigration permanente par des frontaliers. Cette thématique, brûlante dans les cantons frontaliers, n’était pas évoquée dans le texte de l’UDC.
Certes, comparaison n’est pas raison. Mais le parti n’est pas parvenu à dissiper la peur d’un «Brexit suisse» de manière convaincante. S’est alors imposée l’idée qu’en matière migratoire, les promesses n’engagent que ceux qui les croient.
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3) Dans un contexte géopolitique mouvant, les Suisses n’ont pas voulu fâcher l’Europe
En s’attaquant explicitement à l’Accord sur la libre circulation des personnes, l’UDC a une nouvelle fois tenté d’éloigner Berne de Bruxelles. Malgré le discours rassurant des représentants de la droite souverainiste – «il ne s’agit que d’une mesure de dernier recours» –, le peuple ne s’y est pas trompé: cette votation donnait un avant-goût de l’autre grand combat politique qui se profile à l’horizon. D’ici 2028, le Souverain aura le dernier mot sur les Bilatérales III, un paquet d’accords visant à stabiliser et élargir les relations entre la Suisse et l’UE.
Un oui à l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» aurait lancé un très mauvais signal envers Bruxelles. Or une large majorité des Suisses tiennent aux accords bilatéraux, si l’on en croit les enquêtes d’opinion menées avant le vote de ce dimanche. Il s’agit là de promesses encourageantes pour le gouvernement suisse, qui entend poursuivre sur la voie bilatérale engagée il y a un quart de siècle avec Bruxelles.
Le contexte géopolitique pourrait jouer en sa faveur. L’UE apparaît aujourd’hui comme un allié bien plus fiable et désirable que la Chine ou les États-Unis, ce qui n’était pas forcément le cas en 2014 lors de l’acceptation de l’initiative «contre l’immigration de masse». À défaut d’une déclaration d’amour univoque, le vote de ce dimanche marque aussi la volonté de stabiliser une relation dont la majorité des Suisses mesurent plus que jamais l’importance.
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4) L’UDC rêve toujours d’un retour aux contingents
L’UDC a vendu son texte comme LA solution pour préserver la qualité de vie des Suisses. Il l’a défendu comme un véritable choix de société, en y adossant également des arguments écologiques.
La majorité de l’électorat n’a cependant pas été dupe. Derrière les images de paysages idylliques affichées durant la campagne se dessinait un autre projet. La droite conservatrice comptait en réalité opérer un tri entre les «mauvais» et les «bons» étrangers. D’un côté, elle voulait limiter l’immigration des personnes relevant de l’asile ou du regroupement familial perçues comme non productives. De l’autre, le parti entendait encadrer l’arrivée des «bons» étrangers: celles et ceux qui viennent travailler en Suisse lorsque l’économie en a besoin, et censés repartir ensuite. En d’autres termes, il s’agissait de revenir au système des contingents, des quotas permettant d’adapter le nombre d’immigrés aux besoins de l’économie, bien connu en Suisse durant la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Ce projet s’inscrit dans la frustration persistante de l’UDC face à la non‑application de l’initiative populaire «Contre l’immigration de masse» du 9 février 2014. Mais les recettes des années 1970 ne sont plus transposables telles quelles. Le contexte européen a profondément évolué: les Portugais et les Italiens disposent aujourd’hui de meilleures perspectives professionnelles dans leur pays et ne sont plus disposés à venir travailler en Suisse à n’importe quel prix. Par ailleurs, la Suisse reste liée à sa tradition humanitaire et ne peut donc pas agir de manière totalement autonome en matière d’asile.
5) Cette votation a fait figure de ballon d’essai pour les élections fédérales de 2027
Près de 15 millions de francs: c’est la somme record investie par les deux camps dans cette campagne. À un peu plus d’un an des élections fédérales de 2027, il s’agissait de la mère des batailles politiques de la législature.
Qualité de vie, immigration et souveraineté nationale: l’UDC, qui entend asseoir sa position de premier parti du pays, a conçu une initiative qui touche aux fondements mêmes du modèle helvétique. Sur ses affiches, la campagne de l’UDC est restée modérée. Mais sur les réseaux sociaux et dans son tout-ménage, le parti a attisé les émotions et échauffé les esprits. Il s’agissait à la fois de tenter de convaincre les personnes du centre de l’échiquier politique avec des arguments factuels, tels que la pression exercée par l’immigration sur les infrastructures, mais aussi de resserrer les rangs de ses sympathisants à l’aide de propos xénophobes et outranciers.
Du côté des entreprises et de la droite libérale, on a brandi le spectre d’une Suisse qui perdrait sa compétitivité et sa prospérité en restreignant l’accès à la main-d’œuvre étrangère. À gauche, on a insisté sur le double discours de l’UDC: alors que le parti dénonce des infrastructures saturées et la concurrence exercée par les travailleurs immigrés, il vote régulièrement au Parlement contre les loyers bas, les salaires minimums ou les investissements dans les transports publics.
Dans ce match de la peur, l’UDC, qui partait seule au combat contre le reste de l’establishment politique, a perdu une bataille. Mais certainement pas la guerre. En misant sur son thème phare, l’immigration, comme il le fait avec succès depuis le début des années 2000, le premier parti du pays s’est habilement positionné en vue du grand rendez-vous de 2027.
>> Nous nous sommes rendus dans le camp des partisans et des opposants de l’initiative. Leurs réactions sont à voir ci-dessous:
6) La croissance démographique va rester au cœur des débats
Le résultat de ce dimanche montre que l’UDC a touché plusieurs points sensibles. Près de 45% des votantes et votants ont exprimé un malaise face à la croissance démographique rapide du pays. Pénurie de logements abordables, saturation des infrastructures, sentiment d’une Suisse qui change: réelles ou perçues, ces problématiques pèsent sur le quotidien d’une large partie de la population.
L’initiative de l’UDC aura au moins eu le mérite de les mettre en lumière. Il appartiendra au monde politique de s’en emparer dans les années à venir, car elles ne vont pas disparaître.
La population de la Suisse devrait dépasser les 10 millions d’ici le milieu du siècle. Même dans le scénario moins probable d’une croissance démographique atone, elle se stabilisera au-dessus des 9 millions.
Le pays continuera de recourir à l’immigration. Autorités et démographes le répètent: les besoins en main-d’œuvre étrangère, déjà marqués dans des secteurs comme la construction ou la santé, seront bientôt criants en raison du vieillissement de la population. Il faudra de nouveaux actifs pour financer les retraites.
Des transformations si profondes exigent un accompagnement à la hauteur: une planification adaptée, des investissements, des mesures d’intégration. Sans quoi, la Suisse continuera de se sentir à l’étroit et d’en tenir rigueur à ses immigrés.
Texte relu et vérifié par Mark Livingston
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