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Quand Mozart finit en légende urbaine

Contrairement à la croyance, Mozart ne rend pas plus intelligent. Keystone Archive

Un chercheur suisse et son collègue américain ont montré comment l’«effet Mozart» décrit dans un article de la revue Nature s’est mué en croyance populaire.

Professeur de psychologie du travail et des organisations à l’Université de Neuchâtel, Adrian Bangerter répond aux questions de swissinfo.

Cette étude vient de paraître dans le British journal of psychology. Elle a été menée par Chip Heath, professeur à Stanford, et son collègue de Neuchâtel, alors qu’il travaillait aux Etats-Unis.

Tout a commencé avec un article paru en 1993 dans la fameuse revue scientifique Nature. On y apprenait que le quotient intellectuel d’étudiants universitaires grimpait après avoir écouté du Mozart.

Les études menées par la suite ont montré que la musique de Mozart a des effets tout à fait négligeables. Au milieu des années nonante pourtant, une croyance populaire américaine était née : faites écouter de la musique classique à vos enfants, elle les rendra plus intelligents!

swissinfo: Votre recherche, en quoi a-t-elle consisté?

Adrian Bangerter: Nous sommes des psychologues sociaux, nous nous intéressons à la diffusion des croyances dans les médias – typiquement, les légendes urbaines, les rumeurs. L’effet Mozart était pour nous un excellent exemple de légende urbaine.

Concrètement, nous avons suivi toutes les mentions de l’«effet Mozart» dans la presse américaine, depuis la publication de l’article originel en 1993 jusqu’à 2002. Notre étude a porté sur environ 500 articles, pour chercher à voir ce qu’ils en disaient, comment ils le présentaient, etc.

Un fait intéressant par exemple: l’expérience scientifique originelle a été réalisée avec des étudiants universitaires. Mais le phénomène a été généralisé à des enfants, voire à des nouveau-nés et des fœtus, alors même qu’aucune recherche n’avait porté sur ces populations-là. Il y a donc eu transformation du contenu.

Le moteur de la diffusion de l’«effet Mozart» est une préoccupation ambiante permanente chez les parents et les éducateurs américains: le développement intellectuel de leurs enfants. Une préoccupation beaucoup plus prononcée qu’en Europe et en Suisse.

La voie de diffusion du phénomène a été l’anglais – sa présence a été assez forte en Grande-Bretagne ou au Canada, par exemple. Dans d’autres langues [français, allemand], beaucoup moins.

Dans la recherche sur la propagation des légendes et des rumeurs, l’hypothèse est que la peur ou l’anxiété engendrent leur diffusion. Dans le cas de l’«effet Mozart», nous avons constaté que lorsque la préoccupation est plus élevée en matière de développement intellectuel de l’enfant – par exemple si le système scolaire est mauvais, comme souvent aux Etats-Unis – la population est alors plus susceptible de s’y intéresser.

A partir de là, toute une vague de marketing a profité de ce souci pour vendre des produits. On a commencé à vendre des CD-ROM et des CD de musique classique pour rendre les enfants plus intelligents. Dans les classes, des professeurs ont commencé à passer de la musique classique pendant les examens pour favoriser les performances intellectuelles.

Des lois ont été passées aussi. Dans l’Etat de Floride, il est devenu obligatoire depuis 1998 de passer dans les crèches au moins une demi-heure de musique classique par jour.

swissinfo: Ce mythe de l’effet Mozart est-il répandu aujourd’hui encore?

A.B.: L’effet a été démenti sur le plan scientifique dans le cadre d’une synthèse effectuée en 1999. Démenti qui a beaucoup été discuté dans la presse. Puis l’intérêt des médias a diminué. Mais cette correction ne s’est pas propagée jusque dans le domaine du marketing ou dans certains cercles pédagogiques, par exemple.

swissinfo: Ce type d’emballement, l’observe-t-on dans d’autres domaines ces temps-ci?

A.B.: Dans la gestion des ressources humaines en entreprise par exemple, beaucoup de techniques sortent chaque année – le Total quality management, le Knowledge management, etc. La structure est un peu la même: une structure de mode. A un moment donné, elles paraissent dans les médias. Tout le monde va en entendre parler et voudra les appliquer ou les acheter.

Dans les domaines où les gens sont vigilants par rapport à la nouveauté, il y a éventualité qu’ils soient sensibles à ces effets de mode. Dans une diffusion à grande échelle, c’est essentiellement le mécanisme d’imitation qui joue.

swissinfo: Existe-t-il des remèdes à cela?

A.B.: Je ne vois pas vraiment. C’est un fait structurel, typique de notre société médiatisée moderne, lié aux anxiétés qui y apparaissent.

Nous l’avons constaté dans notre étude, il y a multiplication des messages. Le communiqué de presse de Nature sort, les journalistes sautent dessus et le diffusent. Au fil du temps, d’autres articles, plusieurs années après, ne vont pas travailler à partir de l’article originel mais vont se référer à d’autres sources. Si des erreurs se sont introduites, elles vont gonfler au fur et à mesure et mener à des distorsions progressives.

swissinfo: Y a-t-il une leçon générale à tirer de l’«effet Mozart»?

A.B.: Ce qui m’a toujours frappé, c’est la différence entre le mode de fonctionnement scientifique et celui des connaissances populaires. Pour construire un fait scientifique, il faut parfois une dizaine ou une vingtaine d’années. Les scientifiques ont également tendance à être plus sensibles aux limites d’un phénomène et à limiter leur discours.

Par contre, le discours populaire est fait de davantage d’extrapolations. Il s’autorise beaucoup plus de saut dans l’imaginaire. Ces deux formes de discours sont difficilement compatibles.

Interview swissinfo: Pierre-François Besson

Les deux chercheurs ont effectué quatre études consacrées au mythe de l’«effet Mozart». Elles ont montré que:
Un article paru de Nature est cité dans les 50 plus grands journaux américains entre six et huit fois. L’article de 1993 l’a été plus de 70 fois sur plus de huit ans.
La courbe de l’intérêt médiatique pour cet effet a perduré plus d’une dizaine d’année.
Dans les Etats américains où le système scolaire est problématique, l’engouement des médias pour l’effet Mozart s’est avéré plus fort qu’ailleurs.
Au fil des ans, le phénomène a évolué dans son contenu pour s’éloigner de son fondement scientifique.

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