Violence urbaine: la Suisse a mal à sa prévention
Après les agressions répétées contre des jeunes recrues en Argovie et à Payerne, un spécialiste bâlois des questions d'intégration tire la sonnette d'alarme. En matière de prévention de la violence, la Suisse accuse un sérieux retard.
«Faites quelque chose avant qu’il y ait des morts», titrait le Blick de mercredi. En une semaine, des rixes entre jeunes étrangers et recrues suisses ont fait à trois reprises couler le sang dans les rues d’Aarau et de Payerne.
Interrogé par le quotidien de boulevard zurichois, Thomas Kessler, délégué aux questions de migrations et d’intégration du canton de Bâle-Ville, livre son analyse à swissinfo.
Une question de moyens
«Quand on voit que les Pays-Bas investissent 200 millions de nos francs par année à l’intégration des étrangers, les 10 millions que la Suisse y consacre sont nettement insuffisants, regrette Thomas Kessler. Quand le monde politique aura compris qu’il faut multiplier cette somme par dix, nous aurons fait un grand pas en avant.»
Pour le spécialiste bâlois, l’intégration et la prévention de la violence doivent commencer avant l’âge scolaire. Comme la France, la Suède ou le canton du Tessin, la Suisse devrait se doter de structures d’accueil pour les enfants dès trois ans. Car, le plus souvent, les deux parents sont contraints de travailler à plein temps, et surtout chez les immigrés.
«Au lieu de cela, constate Thomas Kessler, on commence la socialisation des jeunes étrangers beaucoup trop tard.» Selon lui, le rôle de l’école dans ce domaine devrait procéder d’une volonté d’intégration et de prévention clairement affichée.
«Aujourd’hui, clame Thomas Kessler, le temps des petites brochures un peu angéliques est révolu. Nous avons besoin d’enseignants qui s’engagent réellement et de structures sociales qui fassent aussi participer les parents.»
Pour lui, la Suisse souffre dans ce domaine d’un fort déséquilibre ville-campagne. Si la plupart des grandes cités ont une politique d’intégration digne de ce nom, les zones rurales peinent encore à prendre conscience du problème. Or ce sont précisément deux petites villes qui viennent d’être le théâtre des agressions contre les recrues.
Conflit de générations
«Ces jeunes gens viennent pour la plupart des campagnes d’ex-Yougoslavie ou de Turquie, rappelle Thomas Kessler. Là-bas, on a encore l’habitude de régler les conflits par la bagarre et l’armée symbolise la violence et la guerre. Hélas, les agresseurs ne savent pas que le soldat suisse d’aujourd’hui est bien souvent un modèle de pacifisme.»
Il n’en a pas toujours été ainsi. Elevé à la campagne, Thomas Kessler se souvient qu’il y a vingt ans la bagarre de rue y était monnaie courante. «A l’époque, les recrues étaient bien moins civilisées qu’elles ne le sont de nos jours. Et c’est souvent elles qui frappaient les premières. En ce sens, ce qui vient d’arriver est bien une sorte de conflit de générations.»
Pour y remédier, le délégué aux questions de migrations et d’intégration du canton de Bâle-Ville préconise une présence renforcée de l’Etat. Mais pas forcément une présence policière. Il parle plutôt d’une «présence morale». Histoire de signifier aux agresseurs qu’ils doivent aussi se conduire comme des gens civilisés.
Marc-André Miserez
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