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«N’oublions jamais ce qui s’est passé le 9 novembre 1938»

Maintenant que les derniers témoins s’éteignent, le souvenir de l’extermination des Juifs est capital. C’est la conviction de l’auteure Anita Winter, qui livre son approche personnelle de l’anniversaire du gigantesque pogrom du 9 novembre 1938.

Ce contenu a été publié le 09 novembre 2020 - 15:34
Anita Winter

La Nuit de cristal – quel néologisme. Les fenêtres brisées deviennent des pierres scintillantes qui scintillent dans la nuit. La Nuit de cristal du Reich (Reichskristallnacht). Quel chef-d’œuvre de propagande. Dans la mémoire collective des nationaux-socialistes, cette nuit du 9 novembre 1938 devait être associée à quelque chose de beau, à une célébration.

Mon père était témoin

En fait, il régnait alors une humeur exubérante chez beaucoup de gens. Lorsque mon père a marché seul à travers Berlin, au matin du 10 novembre 1938, il a vu non seulement la destruction de la nuit précédente, mais aussi comment des SA, des femmes et des hommes, des jeunes et des enfants continuaient à se déchaîner joyeusement. Personne n’est intervenu. Mon père avait 16 ans et a alors compris qu’en tant que Juif, il devait quitter l’Allemagne le plus vite possible. En effet, ces fenêtres au sol ne pouvaient être qu’un signe avant-coureur du bien pire qui était à venir.

Les stigmates de la Nuit de cristal dans des rues allemandes en novembre 1938. Keystone / Str

Comme il avait raison – cette nuit a été le début du chemin menant à la Solution finale. Ce qu’il avait vu de ses propres yeux à Berlin s’était produit dans toute l’Allemagne. Partout, les SA avaient détruit et pillé des magasins juifs, brûlé des synagogues, maltraité des Juifs, assassiné des centaines de personnes et déporté des milliers d’autres dans des camps de concentration.

Mort des derniers témoins

Encore à un âge avancé, mon père, Walter Strauss, me racontait, ainsi qu’à mes frères et sœurs et à ses petits-enfants, encore et encore cette nuit, cette flambée de violence orchestrée. Mais il parlait aussi de la période qui avait précédé cette nuit, lorsque les Juifs étaient de plus en plus marginalisés.

L’auteure: Anita Winter a fondé la Fondation GamaraalLien externe en Suisse. Cette fondation soutient les survivants de la Shoah dans le besoin et s’engage à promouvoir durablement l’éducation sur l’Holocauste.

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Même la Croix de fer, dont son père avait été décoré pendant la Première Guerre mondiale, n’était d’aucune utilité pour la famille. Hier encore, cette famille de médecins juifs était intégrée dans la société; elle se retrouverait du jour au lendemain en dehors de celle-ci. Mon père lui-même, alors étudiant à Heilbronn, n’était pas autorisé à étudier en tant que Juif et il est donc venu seul à Berlin pour faire un apprentissage chez un tailleur. Il a vécu seul, caché derrière une armoire, la nuit du 9 novembre 1938, dans la peur et la terreur. De là, il s’est enfui seul par des chemins détournés vers la Suisse. C’est seulement grâce à cela qu’il a survécu à la Shoah.

Walter Strauss, à l'âge de 96 ans. zvg

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup croyaient que l’Holocauste, le meurtre de six millions de Juifs, signifierait la fin de l’antisémitisme. Mon père était beaucoup plus pessimiste. Il ne croyait pas que les gens avaient vraiment appris quelque chose de cette rupture de la civilisation. Il a dû constater, à un âge très avancé, que l’antisémitisme reprenait de plus belle. C’est ainsi que lui, mon père bien-aimé, Walter Strauss, est mort, en lançant un avertissement, et c’est également ainsi que meurent les autres derniers témoins de l’Holocauste.

Se souvenir pour ne pas oublier

La Nuit de cristal – les cristaux représentent le froid cynique et la glace givrée, dans lesquels se reflètent les visages de tous ceux qui ont participé ou se sont tus.

Nuit de cristal du Reich – Nuit de pogrom du Reich. La manière dont nous nommons cette nuit n’a finalement pas d’importance. Tant que nous comprenons ce qui s’est passé cette nuit-là, que ces fenêtres brisées étaient le prélude à l’anéantissement. Aujourd’hui, nous savons et nous pouvons lutter, à condition de garder le souvenir du 9 novembre vivant. Il s’agit de ne jamais oublier, de ne jamais se taire, de ne jamais être indifférent, jamais.

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