50 ans d’Apple: entre innovation et art de vivre
Au cours des 50 dernières années, Apple a marqué le monde de la technologie et la société comme peu d'autres entreprises l'ont fait, estiment des experts. Aujourd'hui, les produits du groupe américain sont synonymes d'innovation, de statut social et de style de vie.
(Keystone-ATS) Quelque 2,8 milliards de personnes à travers le monde possèdent un iPhone ou un autre appareil Apple. Cela représente environ 27% de la population mondiale.
Il y a 50 ans, dans un petit garage, Apple a donné naissance à l’idée selon laquelle la technologie devait être personnelle. Cela a permis de redéfinir ce qui était possible et de développer des outils qui enrichissent la vie, écrit le géant américain de la technologie à l’occasion de l’anniversaire de l’entreprise, le 1er avril.
Statut social et mode de vie
Pour Katja Rost, professeure de sociologie à Zurich, Apple a effectivement été l’une des premières entreprises à saisir le potentiel des transformations techniques. «Au cours des dernières décennies, l’entreprise américaine a largement contribué au progrès technologique».
De nombreux produits Apple ont joué un rôle de pionniers techniques lors de leur lancement sur le marché, constate Matthias Riedel, professeur de sociologie à la Haute école spécialisée de Berne. Selon lui, ils occupent encore aujourd’hui une place importante dans la société, bien qu’il existe désormais des produits concurrents techniquement équivalents.
«Les produits Apple sont des symboles d’innovation, de statut social et de style de vie; ils contribuent à l’émergence d’une culture de communication et de consommation numérisée et interconnectée à l’échelle mondiale», explique M. Riedel. D’un point de vue sociologique, les produits Apple sont donc bien plus que de simples appareils techniques, ajoute-t-il, soulignant qu’ils reflètent également des évolutions sociétales, comme l’accélération vertigineuse de la vie sociale diagnostiquée par le sociologue allemand Hartmut Rosa.
«Les produits Apple sont aujourd’hui des symboles de statut social, notamment parce qu’ils sont chers et montrent l’affinité de leur propriétaire pour la technologie», relève Katja Rost. «Ils créent également une dépendance, car une fois qu’on possède un produit Apple, on en achète généralement d’autres».
Tous les produits techniques, comme les smartphones et les ordinateurs, jouent un rôle majeur dans la société actuelle, tant pour la communication que pour la vie en général, constate Mme Rost. «Celui qui ne possède pas de smartphone aujourd’hui est complètement à la traîne».
Les techniques de l’information modernes ont entraîné des changements sociaux et les ont accélérés, poursuit la sociologue, renvoyant à la notion de «destruction créatrice» forgée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter (1883-1950). Les innovations détruisent les anciennes structures, techniques et marchés pour faire place à la nouveauté, explique-t-elle.
Besoins nouveaux
Selon Katja Rost, les nouvelles techniques de l’information ont également fait naître des besoins nouveaux et supplanté ceux qui prévalaient auparavant. Parmi ces besoins relégués, elle cite par exemple les interactions sociales dans le train et le bus ou encore le temps consacré à entretenir des relations.
Matthias Riedel, sociologue qui mène depuis plus de 20 ans des recherches sur le toucher et le contact physique, insiste sur les conséquences de la technologie numérique sur la santé mentale. L’utilisation permanente des smartphones et des applications renforce le stress, les comportements addictifs et les dynamiques de comparaison sociale, mais ne remplace pas la proximité physique immédiate, socialement nécessaire, estime-t-il.
Avec la dépendance technologique croissante de l’être humain, ajoute-t-il, des capacités essentielles, comme l’orientation, la mémoire ou les compétences en communication sont externalisées vers des «appareils intelligents». Selon lui, cela peut affaiblir la résilience et les compétences personnelles à long terme.
Les deux sociologues s’accordent à dire que la diffusion exceptionnellement large des techniques de l’information d’Apple et d’autres groupes de technologie a généralement accéléré l’individualisation, un phénomène qui s’observe dans tous les pays et constitue une évolution mondiale.
Incertitudes
Katja Rost compare les critiques à l’encontre des grands groupes numériques américains Google, Meta et Apple, qui se font de plus en plus entendre dans la société, à celles des «Luddites» lors de la révolution industrielle à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Menés par la figure mythique de «Ned Ludd», des ouvriers textiles britanniques ont détruit des machines au XIXe siècle, accusant la mécanisation de détruire les emplois, de baisser les salaires et de produire de la mauvaise qualité.
Les mutations techniques entraînent une insécurité extrême, remarque Mme Rost, soulignant que ce sont les personnes qui en ont peur qui portent un regard nostalgique sur le passé.
En période de bouleversements, les normes et les valeurs de la société sont généralement redéfinies, ajoute-t-elle. Comme beaucoup de gens se sentent aujourd’hui seuls malgré ou à cause des réseaux sociaux, on assiste également à «une retraditionalisation de la société», explique la sociologue, citant en exemple le retour des fiançailles, des jardins familiaux et des vacances en camping.
Des voix s’élèvent pour restreindre l’utilisation des smartphones à l’école ou interdire des réseaux sociaux pour certaines tranches d’âge, relève pour sa part M. Riedel, pointant la concentration croissante du pouvoir au sein des géants de la technologie et sur l’influence exercée sur la formation de l’opinion par les réseaux sociaux pilotés par des algorithmes.