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«Enjoy Your Stay» à la Berlinale: récit de l’exploitation dans les stations de ski des Alpes

Un drame qui se déroule au sommet du capitalisme mondial : « Enjoy Your Stay » a été présenté en avant-première au Festival international du film de Berlin.
Un drame qui se déroule sur les sommets du capitalisme mondial: Enjoy Your Stay a été présenté en avant-première au Festival international du film de Berlin (Berlinale) en février. cineworx

Les employées de ménage philippines sans-papiers, qui travaillent comme des forçats dans de luxueuses stations de ski suisses, ont la parole dans le nouveau film d’un duo philippino-suisse. Swissinfo a rencontré le réalisateur Dominik Locher et la scénariste Honeylyn Joy Alipio en marge de la présentation de leur film Enjoy Your Stay à la Berlinale.

Avec plus de 23 millions de visiteurs par an depuis la pandémie, les affaires sont de nouveau florissantes dans les Alpes suisses. L’«or blanc» de la région continue d’attirer les touristes du monde entier, promettant un écrin de luxe hors de la réalité, où le sport, la relaxation et l’évasion sont servis sur un plateau. Toutefois, comme pour toutes les bonnes choses de la vie, quelqu’un doit en payer le prix.

Si vous grattez la façade, une autre réalité émerge derrière la carte postale suisse immaculée: la prospérité du pays repose massivement sur la main-d’œuvre immigrée. Souvent sans-papiers, des travailleuses triment à la vue de tous pour de maigres revenus, rouage essentiel mais largement ignoré de l’économie alpine.

C’est ce microcosme de l’ombre, dissimulé derrière le vernis du luxe, que le réalisateur suisse Dominik Locher a voulu explorer avec son troisième long-métrage, ironiquement titré Enjoy Your Stay (Bon Séjour), présenté récemment au festival international du film de Berlin (Berlinale).

Notre guide au sein de cette dimension marquée par l’inégalité s’appelle Luz – un rôle en or massif pour la «reine de l’indé», la Philippine Mercedes Cabral – une femme sans papiers qui nettoie des chalets haut de gamme à Verbier. Luz est une femme forte et ambitieuse, qui tente d’aider ses congénères malgré son propre contexte précaire. Mais une accumulation de problèmes familiaux va la pousser à devenir un rouage prédateur parmi d’autres de la machine impitoyable de l’exploitation capitaliste.

Mercedes Cabral est l'actrice la plus renommée des Philippines, qui a également joué dans plusieurs films indépendants internationaux. Elle incarne une femme de ménage sans papiers dans un hôtel chic de la station de ski de Verbier.
Mercedes Cabral est l’une des actrices les plus renommées des Philippines. Elle a également joué dans plusieurs films indépendants internationaux. Dans Enjoy Your Stay, elle incarne une femme de ménage sans papiers dans un hôtel chic de la station de ski de Verbier. cineworx

Donner de la visibilité au Sud

Pour donner de la chair à ces hiérarchies mouvantes au sein de la communauté philippine immigrée, Dominik Locher savait qu’il fallait collaborer avec la scénariste Honeylyn Joy Alipio. La prolifique autrice, qui a grandi aux Philippines, connaît bien le sort des ouvriers transnationaux: sa propre mère est partie travailler à l’étranger quand elle était enfant.

«J’étais très excitée quand Dominik m’a proposé ce projet», déclare la scénariste à la fin de la 76e Berlinale, où Enjoy Your Stay a été projeté pour la section Panorama. Elle se souvient de leur rencontre, des années auparavant, au festival international du film de Busan, et de la formation de ce qu’elle appelle leur «alliance pour faire avancer des enjeux».

«C’est souvent difficile pour les Philippins de faire prendre conscience au monde de ce qui se passe pour nous dans le Sud global», explique-t-elle. «C’est pour cela que la réciprocité dans la collaboration est si importante. On dit qu’à deux, c’est mieux, et c’est vrai que Dominik, pour quelqu’un qui vient d’un ‘pays développé’, s’est montré très ouvert quand il s’est agi d’explorer ces enjeux. Pour une créatrice comme moi, c’est comme toucher le gros lot.»

L'écrivain Honeylyn Joy Alipio et le réalisateur Dominik Locher lors d'une séance photo au Festival du film de Berlin.
La scénariste Honeylyn Joy Alipio et le réalisateur Dominik Locher lors d’une séance photo à la Berlinale. Ronny Heine

Une douloureuse illumination

Dominik Locher, à qui l’idée du film était venue il y a longtemps, a aussi eu l’impression de toucher le gros lot quand il a commencé à déblayer le scénario avec sa partenaire. «J’avais envie de parler des personnes sans-papiers en Suisse», se souvient-il. «Mais je savais que je ne pouvais pas raconter cette histoire depuis ma seule perspective. Quand on a fait équipe pour nos recherches, Honeylyn a déniché un article sur Swissinfo à propos des conditions de vie misérables des membres du personnel de ménage serbes. Ça nous a paru un très bon point de départ. Vous avez ces stations de ski luxueuses qui font la renommée de la Suisse, et d’autre part, des travailleurs ignorés, sous-payés, exploités.»

Il ajoute que grâce à la suggestion d’Honeylyn, «nous avons transposé cette histoire à des travailleuses issues des Philippines, ce qui a donné lieu à des recherches approfondies. Nous avons discuté avec des personnes aux parcours très différents: des travailleurs sans-papiers issus de divers pays, la police, les autorités régionales, les propriétaires de chalets, les touristes. Et c’est seulement après avoir accumulé cette quantité de récits et de témoignages que nous avons commencé à écrire.»

Le processus de recherche s’avère aussi douloureux qu’éclairant: Dominik Locher prend conscience que «seuls les migrants les plus déterminés parviennent jusqu’en Suisse». «Les autres n’arrivent qu’à Hong Kong, ou au Qatar», ajoute-t-il. «Cette idée nous a poussés à accentuer les ambitions sans limites de Luz, un élément auquel Honeylyn tenait beaucoup.»

Banquiers, enseignants, chimistes : agents d'entretien en Suisse.
Des banquières, des professeures et des chimistes aux Philippines. Des femmes de ménage en Suisse. cineworx

Elle ajoute: «On ne voulait pas présenter ces femmes – et ce sont presque toujours des femmes – comme des victimes. Ça m’a brisé le cœur d’apprendre qu’elles étaient si nombreuses avec un bagage professionnel aux Philippines. Des banquières, des agricultrices, des professeures, voire des chimistes, qui ont toutes fini femmes de ménage en Suisse.»

Riches et égoïstes

Pour Dominik Locher, ces récits de labeur ont résonné sur le plan personnel. «On a cette notion de solidarité et d’égalité en Suisse, mais j’ai aussi constaté les aspects plus égoïstes de mon pays», dit-il.

«Quand j’étais petit, mes parents ont divorcé et sont allés vivre à deux endroits opposés de la montagne, et je me suis souvent retrouvé à faire des allers-retours en train en passant par les tunnels. À l’entrée de l’un de ces tunnels, mon père, qui était maçon, me montrait souvent une pancarte qui indiquait le nombre d’ouvriers italiens morts pendant sa construction.»

Lorsque ces souvenirs lui sont revenus, après la fin de son deuxième long-métrage Goliath, Dominik Locher a décidé «d’utiliser les outils dont on dispose, en tant que réalisateurs, pour raconter des histoires avec empathie – pas seulement pour dénoncer les privilèges, mais aussi pour montrer de la considération envers ceux qu’on oublie.»

Pour ce projet véritablement transnational, les deux créateurs ont multiplié les allées et venues entre les Philippines et la Suisse, afin de peaufiner leur scénario, qu’ils résumaient, sur le ton de la blague, comme «les frères Safdie [connus pour leurs thrillers intenses Good Times et Uncut Gems] écrivant un script pour les frères Dardenne [lauréats de la Palme d’Or à Cannes pour leurs drames hyperréalistes sur la classe ouvrière belge] sur des femmes de ménage philippines dans une station de ski suisse.»

Le personnage de Mercedes Cabral, Luz (au centre), avec ses collègues et leur patron (devinez qui) ; pour éviter de perdre la garde de sa fille, qui reste à Manille, elle doit réunir les fonds nécessaires, au risque de se couper de sa communauté et de franchir ses propres limites morales.
Le personnage de Mercedes Cabral, Luz (au centre), avec ses collègues et son patron. Pour éviter de perdre la garde de sa fille, restée à Manille, Luz doit réunir les fonds nécessaires, au risque de se couper de sa communauté et de franchir ses propres limites morales. cineworx

Leur collaboration interculturelle ne s’est pas arrêtée au scénario. Elle irrigue l’ADN même d’Enjoy Your Stay. «Nous avons maintenu cet esprit à tous les niveaux, en faisant coopérer des monteurs, des chefs opérateurs, des producteurs et des acteurs issus de Suisse et des Philippines.»

Avant-première berlinoise

La double conscience du film, qui oscille entre les cultures et les classes, a clairement résonné avec l’audience de la Berlinale. Selon Dominik Locher, Enjoy Your Stay a reçu «des réactions incroyablement positives de la part de spectateurs suisses et philippins». «L’histoire a touché les deux parties, ce qui nous a beaucoup touchés. La preuve de l’universalité au cœur du projet», dit-il.

Honeylyn Joy Alipio a trouvé encourageants les échos entre les réactions venues de chaque côté. «Les Suisses nous ont dit ‘on prend conscience qu’il faut changer les choses’, et les gens des Philippines ont estimé que le film pouvait servir de support pour davantage de débats. Il me semble que ce film peut vraiment nourrir une réflexion plus approfondie, donc j’espère que la dynamique va se maintenir.»

Après un passage réussi en festival à Berlin, les auteurs font le point sur un projet qui a vu le jour il y a presque une décennie. «Ça demandait du courage de croire en un projet comme celui-ci», affirme Dominik Locher. «D’accepter cette expérience collaborative, d’attendre de voir si elle porterait ses fruits. J’espère que le prochain projet prendra moins de temps à émerger.»

Ce prochain projet, le duo l’a déjà à l’esprit. «Même avant la fin de ce film, on s’est mis à chercher d’autres histoires auxquelles on pourrait appliquer ce modèle d’écriture internationale, dit Dominik Locher. Je prédis une amitié longue, fructueuse et durable entre nous.»

Contenu externe

Texte relu et vérifié par Catherine Hickley et Eduardo Simantob, traduit de l’anglais par Pauline Grand d’Esnon/dbu

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