Anne Cunéo, une aventure shakespearienne
Au moment où paraît un nouveau roman d'Anne Cunéo, Rolf Kesselring revient sur l'étonnant projet auquel l'écrivaine-réalisatrice s'est attachée en 2005.
Un projet qui associe la littérature, le théâtre et le cinéma, mais aussi Shakespeare, une troupe d’amateurs et la vallée de Joux…
Pour moi, elle est depuis longtemps une femme issue de cette famille dont tous les membres sont des bâtisseurs de fiction, des traceurs de signes. Elle fait partie de ce peuple étrange qui, sans cesse, écrit, hanté par des textes.
Je ne la connais pas… ou si peu ! Et pourtant, depuis pas mal d’années, je lis Anne Cunéo, je la suis à distance. Lecteur fidèle et constant. Mon intérêt pour elle date d’un petit bouquin blanc doté d’une gravure pointilliste, intitulé «La Vermine» (Éditions Cedips – Lausanne). C’était au début des années 70… si ma mémoire est bonne.
Depuis, le temps s’est écoulé. Elle a beaucoup publié et, sans doute, encore plus écrit. À distance, j’observais cette passion. Impressionné. Captivé. Mais, en vivant en ermite dans cette Ardèche lointaine, j’avais manqué un épisode important de son travail.
De retour en Suisse, un jour, il y a quelques semaines, je suis passé chez Bernard Campiche, à Orbe, chercher quelques ouvrages pour mon usage personnel. Celui-ci, bon prince, me donna, supplément inattendu, deux beaux albums tout de noir vêtus: «Jacques-Étienne Bovard – La pêche à rôder» et, surtout, «Anne Cunéo – Opération Shakespeare, une aventure».
Fin d’année, réveillons divers, je les avais laissés sur ma table sans les ouvrir.
Opération Shakespeare…
Ce qui me surprit, ce fut d’abord une ligne en caractères plus petits qui soulignait le titre: «Livre/DVD avec le film Opération Shakespeare à la Vallée de Joux»! Que s’était-il donc passé pour que le grand classique anglais aille se fourvoyer dans cette combe jurassienne connue pour ses vacherins onctueux et son lac changeant?
Cunéo, Shakespeare, et la Vallée de Joux, il n’en fallait pas plus pour que, curieux, j’arrache enfin la pellicule de cellophane qui, garantie de chasteté, scellait l’objet.
J’allais enfin savoir ce que recouvrait ce titre, digne d’une bande dessinée d’Hergé ou Edgar P. Jacobs: Opération Shakespeare…
… Une véritable aventure
C’est le préfacier, Peter K. Wehrli, écrivain zurichois, qui révèle la dimension de cette affaire au lecteur innocent que j’étais devenu par la force de l’éloignement (j’allais dire de l’exil): «Quelqu’un a écrit une pièce. On la monte. Ce sont les faits». C’est clair. C’est un véritable mérite.
Il poursuit en expliquant qu’Anne Cunéo a écrit une pièce de théâtre et, en collaboration – presque une fusion – avec une troupe nommée «Le Clédar», stationnée à la Vallée de Joux, à l’enseigne du Théâtre du Globe.
Il dit, aussi, qu’au début de cette aventure, il y a Shakespeare et son Hamlet de renommée mondiale, pour ne pas dire galactique.
Il conclut avec sobriété: «Nous avons une pièce, une mise en scène, des représentations, un espace, un film, des photos. Et maintenant, nous avons un livre et un DVD. Nous avons tout. Que vouloir de plus ?»
On peut ajouter, à l’instar d’Anne Cunéo: «Quelle aventure!»
Une folie
Il est difficile en peu de mot d’expliquer ce qu’est la démarche du théâtre du Clédar, comme il est ardu de vouloir clarifier la fascination d’Anne Cunéo pour l’auteur britannique (cf. «Objet de splendeur – Monsieur Shakespeare amoureux», Éd. Denoël & Campiche 1996, ou «Rencontre avec Hamlet», Éd. Campiche 2005).
Essayons. Le Clédar, c’est une troupe d’amateurs de la Vallée de Joux. Elle est entourée, sur le plan technique, par des professionnels, mais garde une folie contrôlée à portée de projet et d’imagination. Elle donne un spectacle tous les deux ans. Cette année-là, la troupe du Clédar avait décidé de s’occuper de Shakespeare. Anne Cunéo passait par là.
La rencontre engendra une explosion créatrice totale chez les uns et chez les autres. Le Clédar, ne reculant devant aucune utopie, décida de construire un théâtre élisabéthain à l’image du Théâtre du Globe. Visite en Angleterre où se trouve l’original, puis coupe de bois dans les forêts de la Vallée, ‘à la lune montante’.
De son côté, Anne Cunéo décida d’écrire «La Naissance d’Hamlet» ou comment Shakespeare, à la demande pressante d’une troupe aux abois, enfanta de cette œuvre universelle. On était en 2005, l’année de commémoration de l’édition post-mortem et qui est considérée comme définitive, de la pièce en question.
Une folie totale s’était emparée de tous les protagonistes. Le succès, paraît-il fut au rendez-vous
Totalité de l’aventure
Comme l’écrit si bien Wehrli, le préfacier de ce superbe album: «… l’enjeu c’est la totalité». Avec ce livre, avec le texte de la pièce imaginée par Cunéo, avec le DVD qui donne à voir toute la troupe du Clédar et sa manière de travailler, avec les photos monochromes et superbes d’Anne-Lise Vullioud, nous touchons à la totalité d’une démarche de créateurs assemblés dans une même fièvre, une même aventure.
Un seul regret me tourmente. J’étais absent, lorsque toute cette aventure s’est déroulée…
swissinfo, Rolf Kesselring
«Opération Shakespeare, une aventure», par Anne Cunéo, Éditions Campiche.
Un livre et un DVD qui racontent l’extraordinaire relation qui a soudé en 2005 une vingtaine de comédiens non professionnels dans la Vallée de Joux.
D’origine italienne, Anne Cuneo est née à Paris en 1936. Etudes secondaires et universitaires à Lausanne.
Par la suite, elle enseigne la littérature, fait de longs voyages à travers l’Europe. D’abord auteurs de récits autobiographiques puis de livres documentaires et de pièces de théâtre, elle écrit son premier roman, «Station Victoria» en 1989.
Anne Cuneo, qui vit à Zurich, partage son temps entre l’écriture littéraire, le journalisme et la réalisation de films.
C’est le titre d’un nouveau roman d’Anne Cunéo qui vient de paraître, également chez Bernard Campiche Editeur.
Il s’agit d’une nouvelle enquête de Marie Machiavelli, la 5ème, après Âme de bronze (1998); D’or et d’oublis (1999); Le Sourire de Lisa (2000); Hôtel des cœurs brisés (2004).
L’intrigue se déroule notamment à Lausanne et à Davos.
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