«Cinzano» embue le cerveau
A l'invitation du Théâtre de Carouge, le Russe Roman Kozak crée à Genève la pièce de sa compatriote Lioudmila Petrouchevskaïa.
Un spectacle qui a créé certains remous, lors de la première. Compte rendu.
La polémique engagée il y a environ deux semaines autour de «Cinzano» aurait-elle aiguisé la curiosité du public?
Oui, puisque la petite salle du Théâtre de Carouge est aujourd’hui pleine.
Colère des spectateurs
Le 6 février, lors de la première de cette pièce, le théâtre s’était quasiment vidé à l’entracte.
Colère des spectateurs face à la scène. Et mise en cause de la ligne artistique du nouveau directeur de Carouge.
Interrogé par la presse écrite genevoise, François Rochaix avouait alors avoir «sous-estimé la résistance du public au changement».
Mais ce public de Carouge, que l’ancien directeur des lieux, Georges Wod avait habitué à une esthétique boulevardière et à une consommation paresseuse du spectacle, a fini par bien réagir.
Il y a une quinzaine de jours, à la suite de cette première explosive, on aurait pu croire que «Cinzano» continuerait son bonhomme de chemin devant une salle presque vide.
Il y eut donc beaucoup de bruit pour rien. Pour rien, parce que la pièce de l’écrivain russe Lioudmila Petrouchevskaïa, montée par le metteur en scène moscovite Roman Kozak, n’est pas choquante.
En faisant la mauvaise langue, on pourrait dire qu’il est normal qu’elle ait heurté la sensibilité du public de Carouge dont la moyenne d’âge est de 65 ans.
Tragique et dérision
De quoi s’agit-il donc dans «Cinzano»? D’un malaise psychophysiologique des personnages. En la matière, le théâtre en a vu d’autres. Sauf qu’ici ce malaise dégénère en soûlerie répartie sur deux actes aussi distincts que symétriques.
Dans le premier, un jeune homme, Pacha, (Pierre Dubey) dépense tout l’argent qu’il a emprunté, pour payer l’enterrement de sa mère, dans l’achat de bouteilles de Cinzano. Il les boira jusqu’à en crever avec deux de ses copains (joués par Nicolas Rossier et Diego Todeschini) non moins désemparés.
Dans le second acte, trois jeunes femmes (incarnées par Natacha Koutchoumov, Alicia Vischer et Céline Goormaghtigh) hantées par l’avortement, les trahisons conjugales et la solitude répondent aussi à l’appel de l’alcool. Avec le Cinzano en place de fine.
Pour les uns comme pour les autres, il s’agit de passer en force à la vitesse supérieure. Celle qui vous grise et vous embue le cerveau pour l’empêcher de trop penser.
Le manque d’idées claires dû à l’alcool est compensé sur scène par la rapidité des échanges qui sèment une transe chez les actrices et une violence à peine rentrée chez les acteurs.
Roman Kozak , qui dirige ici des comédiens suisses, chasse le tragique sur le terrain de la dérision. Son spectacle frôlerait la farce si les acteurs, plus à l’aise dans ce domaine que leurs partenaires féminines, ne nous menaient dans les recoins de la pièce. Là où la mort de la mère allie la métaphysique du deuil aux nécessités modernes du défoulement.
swissinfo, Ghania Adamo
Cinzano. Genève, Théâtre de Carouge; jusqu’au 13 avril. Tel: 022/343 43 43
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