L’explosion du «tube»?
Le film suisse «Le tube», du cinéaste Peter Entell, va s'installer à Paris. Mise en cause: la télévision.
La télévision, objet de distraction et d’information ou outil de manipulation globale? Peter Entell apporte d’inquiétants éléments de réponse.
Il y a un an, le public des Journées de Soleure, puis celui du Festival «Cinéma du Réel», à Paris, découvrait, médusé, «Le tube», de Peter Entell.
Dès le 2 avril, ce documentaire long métrage sera projeté sur l’écran de l’Espace Saint-Michel, à Paris. En guise d’avant-première, une projection aura lieu au Centre culturel suisse le 9 mars.
C’est en octobre dernier qu’une première séance publique de ce film avait eu lieu à l’Espace Saint-Michel, organisée à l’initiative de gens qui n’en étaient pas sortis épargnés lors du festival Cinéma du réel.
L’intérêt également manifesté par des associations de téléspectateurs et des mouvements comme ATTAC ont amené la société K-Films à acheter les droits de distribution pour la France.
Il faut dire que «Le tube» a de quoi interpeller le (télé)spectateur…
L’étrange pouvoir du petit écran
Pourquoi nos enfants restent-ils rivés au petit écran, yeux fixes et bouche béante? Pourquoi nous-mêmes avons-nous souvent tant de peine à nous en éloigner, même s’il est très tard et que plus rien ne nous y intéresse? Pourquoi enfin, après une longue séance télévisuelle, éprouvons-nous le désagréable sentiment de nous être comportés en légumes?
Intrigué par ces questions auxquelles aucune étude officielle ne répond, le réalisateur américano-suisse Peter Entell, né à New York en 1952 et «accro à la télé depuis l’âge de cinq ans» selon ses propres termes, a décidé de conduire l’enquête.
Pour mener à bien son projet, il a mêlé fiction et documentaire en faisant d’un vrai journaliste – Luc Mariot, de la Télévision suisse romande, le détective de l’affaire.
Luc Mariot, son équipe de tournage, et derrière eux, Peter Entell, ont donc investigué. A la TSR, à Genève. Mais aussi à Tokyo, ville bourrée d’écrans géants, sorte d’hymne urbain au miracle télévisuel. A New York aussi, et à Toronto.
L’enquête
Rencontres. Interrogations, discussions, remarquablement bien montées et illustrées.
Au cours ce ses pérégrinations, l’équipe genevoise va croiser moult chercheurs, notamment, aux Etats-Unis, un certain Dr. Herbert Krugman. Et aller de découverte en découverte. Par exemple celle-ci: l’état quasiment hypnotique dans lequel la télévision nous plonge n’est pas lié au contenu, aux programmes, mais à la technologie même de la télévision.
Par la technique des trois couleurs de base (rouge, bleu, vert, qui se combinant, composent les autres), par le fait de la projection directe (par opposition à la projection indirecte du cinéma), la télévision favoriserait la partie droite de notre cerveau, défavorisant ainsi la partie gauche, siège privilégié de l’individualisme. On touche alors à la notion de «privation sensorielle», technique bien connue des spécialistes du «lavage de cerveau».
«La télévision entraîne une sorte de sommeil éveillé. Un sommeil où les rêves sont fournis», résume l’un des interlocuteurs rencontrés par Luc Mariot / Peter Entell.
Alors, la télévision, invention simplement un peu malsaine ou formidable manipulation à tendance totalitaire?
Les accusations
Une manipulation implique des manipulés… et des manipulateurs. Mais qui? «Qui a financé ces recherches? L’une des premières personnes rencontrées dans notre enquête travaille pour General Electric, une des plus grandes boîtes du monde, qui a fabriqué des milliards de téléviseurs et a acheté NBC, l’une des plus grosses chaînes de télévision américaines. Et l’homme en question s’occupe de marketing», répond Peter Entell.
«C’est la publicité qui a financé ces études, c’est évident. Et à la fin du film, il apparaît que le type en question a auparavant travaillé pour l’armée, aux renseignements. On découvre donc un homme qui a travaillé pour les militaires, avec des spécialistes du lavage de cerveau, qui travaille désormais pour la publicité, avec d’autres gens qui ont suivi le même cursus… pour faire quoi, à votre avis?»
«Le tube» est coproduit par la TSR et ARTE. «Mais certaines chaînes n’ont pas du tout aimé ma démarche. Quelqu’un m’a dit: si vous faites ce film-là, cela va ouvrir la boîte de Pandore!» se souvient le cinéaste.
L’enquête continue
Avec son brûlot, Peter Entell ne s’attaque pas qu’à la place parisienne. En Suisse alémanique, le lancement du film aura lieu le 16 mars au cinéma zurichois ‘Riff Raff’ à l’occasion du forum «Brain Fair », organisé par le Centre de sciences neurologiques de Zurich.
A l’issue de la projection du film, une discussion réunira le réalisateur et deux spécialistes de l’université de Zurich: le docteur Stephan Neuhauss de l’Institut de sciences neurologiques et le professeur Heinz Bonfadelli de l’Institut de sciences et de recherches sur les médias.
Le 31 mars, «Le tube» sera diffusé sur la chaîne franco-allemande ARTE, et en avril, Peter Entell poursuivra son périple de présentation à New York, où son film est programmé dans le cadre du Swiss American Filmfestival à l’«Anthology Film Archives».
Parallèlement, sur le web, le public peut toujours participer à un questionnaire intitulé «L’enquête continue»…
Bref, de projection spéciale en débat, de rencontre en enquête, le réalisateur new-yorkais, installé depuis de nombreuses années en Suisse romande, a pris lui-même en main la diffusion de son film avec une pugnacité indéniable.
Mais au fait, quel but vise-t-il sincèrement? «Dès le début, ma femme m’a demandé si je ne craignais pas qu’il soit trop dangereux de faire ce film. De scier la branche sur laquelle je suis assis. Peut-être. Mais j’envie de briser une sorte de tabou», répond-il.
swissinfo, Bernard Léchot
– Peter Entell est né en 1952 à New York.
– Etabli en Suisse depuis 1975, il a travaillé en Europe, en Afrique et en Asie sur des sujets sociaux, politiques et environnementaux.
– Il s’est exclusivement consacré au cinéma documentaire.
– Filmographie: Toujours plus loin: la terre convoitée du Zimbabwe (1983), Les caprices du ciel (1987), Le témoignage de quatre travailleurs sud-africains (1988), Le manteau de pluie (1990), L’homme et le chimpanzé (1991), En attendant le Caribou (1991), La maison du grand âge (1992), Martha (1994), Rolling (1997), Le tube (2001).
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.