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La métaphore d’une Suisse seigneuriale

ZOE

Paru aux éditions Zoé, «Le monde d'Archibald», dernier roman d'Anne Brécart, raconte avec une élégance délicieuse l'histoire d'un monde qui s'éteint. Un bijou serti de références à la littérature universelle.

Les patriarches n’existent pas en Suisse, parce que la Suisse est un pays où l’on pratique la discrétion avec un art consommé de la modestie. Pourtant, en voici un, de patriarche. Archibald. Il est en quelque sorte la métaphore d’une Suisse seigneuriale, comme jadis Le Guépard fut chez Visconti l’expression d’une Sicile aristocratique accrochée désespérément à un monde qui s’éteint.

Le monde d’Archibald, roman magnifique d’Anne Brécart, est celui des êtres qui survolent le temps se croyant épargnés par les drames de l’existence et s’imposant, de ce fait même, une certaine retenue. Histoire de montrer leur reconnaissance à l’égard de la vie. Jusqu’à ce que la vie les prenne par surprise.

Entamer le beurre par le mauvais bout

Mais en attendant, ces êtres auront vécu dans une «ignorante quiétude», sous le regard pesant de leurs dignes ancêtres. Objets de culte, figés dans des portraits imposants, ces ancêtres décorent lourdement la demeure tout aussi imposante d’Archibald, que l’auteure appelle «la maison du lac».

C’est là, dans cette maison située près de Lausanne, «une ville hantée par la nostalgie d’un monde paysan», que la narratrice Anne Brécart passe ses étés. Enfance et adolescence bercées par «le bourdonnement des glycines» et par l’élégante sonorité de la langue française que la petite Anne, venue de Zurich, apprend à aimer.

C’est que son oncle Archibald, frère aîné de sa mère, est très à cheval sur les règles linguistiques, mais pas seulement. Sévère envers les autres autant qu’envers lui-même, il ne laisse rien passer à sa nièce: ni sa manière «d’entamer le beurre par le mauvais bout», ni son accent, ni même son appartenance familiale.

Car Anne n’est pas une Urnacht comme lui. Les Urnacht? «Une ethnie étrange», «une peuplade exotique», «une tribu en voie d’extinction», dont Archibald est le fier représentant. Raffiné, sobre, élégant, cet homme qui va vers ses 70 ans n’a de foi qu’en ses aïeuls. Il passe d’ailleurs son temps à dessiner les motifs des armoiries familiales. Un travail qu’il pratique comme un sacerdoce, lui le non croyant qui puise dans les paysages «la certitude de la permanence de toute chose».

Généalogie labyrinthique

Pour lui, l’éternité est célébrée par la nature. Mais elle est aussi une affaire de filiation, de legs, d’héritage… Une histoire de généalogie labyrinthique qui se perd certaines fois dans les couloirs obscurs de «la maison du lac», dans les coins et recoins de son galetas ou de sa grange. Et qui retrouve, d’autres fois, le chemin lumineux d’une promenade amoureuse sur le lac.

Anne Brécart surfe sur «le vague à l’âme» et heurte les récifs de la nostalgie. Il y a du Tchekhov dans son roman, ou plutôt dans cette maison qui «peu à peu glisse hors des mains de ses propriétaires légitimes», comme La Cerisaie dudit Tchekhov.

Car là aussi, les maîtres du domaine se laissent déposséder. Ils butent contre leur attachement au passé laissant à un métayer opportuniste l’occasion de profiter de leurs évasions rêveuses pour s’introduire dans leur existence.

La romancière observe ses personnages, les approche délicatement. Surtout son héros Archibald, père de trois filles qui font cruellement penser aux trois filles de Lear. Le Lear de Shakespeare, ce roi fou qui à force d’aveuglement finit par faire fuir ses enfants et par mettre en ruine sa maison. Les trois filles d’Archibald s’appellent Adèle, Blanche et Vera. Elles aussi sont des héritières tragiques. Elles aussi abandonneront la maison de leur père.

Riche, le roman d’Anne Brécart est serti de références à la littérature universelle. Tel un bijou précieux, il se laisse apprécier. Un bonheur.

Ghania Adamo, swissinfo.ch

«Le monde d’Archibald» d’Anne Brécart. Editons Zoé, Genève, 171 pages

Née en 1960, elle a vécu son enfance et son adolescence à Zurich.

Elle reçoit un enseignement dans des écoles de langue allemande tout en étant de famille francophone.

Depuis l’âge de 18 ans, elle vit en Suisse romande où elle a fait ses études de lettres.

Elle élève ses quatre enfants tout en exerçant des activités de traductrice littéraire depuis l’allemand.

Elle anime également des ateliers d’écriture et collabore aux rubriques «livres» de la presse romande.

A son actif deux romans: Les années de verre et Angle mort, tous deux parus chez Zoé.

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