Le regard du pionnier
Sans eux, Expo.02 ne serait pas Expo.02. Eux, ce sont les concepteurs: Laurent Geninasca, Luca Merlini et Michel Jeannot.
Trois hommes discrets et trop longtemps oubliés. A l’heure où l’Expo ferme ses portes, Laurent Geninasca nous ouvre la sienne.
swissinfo: A l’origine du projet, une rencontre entre Luca Merlini, Michel Jeannot et vous, en 1994. Un premier rendez-vous qui a failli être annulé…
Oui… c’est assez drôle! J’avais pris contact avec les autorités régionales pour leur suggérer de relancer le projet neuchâtelois – le précédent était un peu déprimant. On devait alors se retrouver tous les trois pour plancher sur un nouveau concept. Luca devait nous rejoindre en train.
Entre-temps, j’avais parlé avec Jacques Hainard, le directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel. Et il m’avait dit: «Abandonnez! C’est inutile. Les dés sont joués. C’est Genève qui aura l’Expo.»
C’était à la dernière minute. Luca avait déjà pris son billet de train. Donc je me suis dit: ‘laissons-le venir!’ Et il est arrivé un samedi matin de mars. Il faisait glauque et froid. J’ai averti mes deux collègues de la situation. On a hésité. Finalement, puisqu’on était là… on a décidé de continuer.
Comment est née l’idée d’une Expo sur l’eau?
Nous étions tous les trois autour d’une grande table en verre… Elle évoquait déjà l’élément aquatique. Et très vite cet élément est devenu fondamental. Très vite aussi, j’ai pensé à des sites éclatés. D’où les trois lacs.
A l’époque, il y avait quatre éléments constitutifs de l’Expo. L’arteplage, qui renvoyait à la notion de plage et à la notion d’artificiel. L’Helvétèque, une île symbolique qui évoquait le fonctionnement confédéral avec les pavillons flottant tout autour.
Les Ateliers Passagers, qui servaient à la fois de lieux d’exposition et de lieux de transport. Et l’Autodrôme, un grand parking prévu sur l’autoroute en construction entre Berne et Neuchâtel.
Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur cette Expo que vous aviez imaginée?
En huit ans, le projet a beaucoup évolué. Mais l’esquisse de départ a servi de support au tableau final. Et ce tableau, même s’il n’est pas tout à fait identique, conserve les intentions premières.
Le fait d’avoir proposé une exposition qui se déroule entièrement sur l’eau a donné l’élan nécessaire pour qu’une grande partie soit finalement construite sur l’eau. Je crois que cela participe de l’émotion qu’offre Expo.02.
La mobilité, elle, a disparu. Et le sentiment d’unité entre les différents sites est moins fort que nous l’avions imaginé. Il est surtout réalisé par l’eau, un peu par les navettes Iris et le Zeppelin qui survole le tout.
Sans vous, Expo.02 n’aurait pas le visage qu’elle a aujourd’hui… Pourtant, on vous a oublié par la suite. La reconnaissance ne vous a pas manqué?
Lorsque nous avons été écartés, fin 1995, nous avions de réelles rancœurs. Il y a eu des propos pratiquement révisionnistes. Nous étions devenus des sortes de farfelus, tombés là par hasard.
Evidemment, ces propos n’étaient pas acceptables. Nous nous sommes alors engagés dans une procédure juridique.
Et vous avez été réhabilités…
Début 2001, oui… Expo.02 a alors reconnu que nous étions à l’origine du projet. Et elle s’est engagée à nous défrayer un tout petit peu par rapport aux salaires de garagistes que nous avions eu pour les premiers efforts fournis.
A partir du moment où il y avait cette reconnaissance – qui était importante pour nous intellectuellement -, il n’y avait plus de raison de garder une quelconque rancœur envers l’Expo.
Et puis, un projet d’une telle importance est source de tensions inévitables… Source d’une construction sur l’erreur. Et c’est sur une adition d’erreurs que l’Expo a pu avoir lieu et qu’elle est ce qu’elle est aujourd’hui… Un succès, à mon avis.
C’est précisément ce qui surprend chez vous. Non seulement vous n’êtes pas amer, mais en plus vous êtes parmi les plus enthousiastes…
Certains amis journalistes me le reprochent!… Ils me disent que je suis pratiquement un porte-parole de l’Expo. Mais, c’est vrai, je suis profondément enthousiaste.
Regardez: on se trouve sur l’arteplage de Neuchâtel, un jour d’octobre, il est 9h seulement, il fait gris, il pleut… Et déjà la foule fait la file. Voir toutes ces personnes si différentes réunies… C’est beau.
La réussite est justement là. C’est une Expo voulue et réalisée par l’institution, mais une Expo pour les gens. Exactement ce que nous voulions, nous aussi, au départ.
Les gens se rencontrent. Peut-être qu’ils ne se parlent pas toujours… par la parole… mais ils communiquent en se croisant, en se regardant, en se sentant. Et c’est aussi ça le ferment d’un sentiment national. En ce sens, je pense que l’Expo joue un rôle important. Parce que les gens auront des souvenirs à échanger.
La Suisse s’est donc offert un beau cadeau. Mais il a coûté cher…
Ce problème lié au financement repose sur un mensonge premier. Je crois que tout le monde était conscient, au niveau politique et économique, que les prévisions n’étaient pas réalistes.
Mais il n’aurait pas été possible d’imaginer, en Suisse, un projet qui coûte un milliard et demi. D’ailleurs, Mario Botta avait avancé ce chiffre en 1994… On avait alors parlé de folie des grandeurs! Pourtant, la réalité était là. Une réalité que personne ne voulait voir.
Donc il a fallu vraisemblablement construire sur le mensonge aussi. C’est triste. J’aurais préféré qu’on dise: ‘Voilà, l’Expo coûte un milliard et demi. Et on l’offre aux Suisses.’
Vous imaginez une prochaine exposition nationale?
J’y crois profondément. J’ai toujours pensé qu’on devait poser des jalons dans une société, au même titre qu’on en pose dans la vie privée avec des anniversaires, des mariages, etc. Les expositions nationales sont des jalons pour la société.
Et vous seriez partant?
Je pense qu’il faut laisser la place aux autres générations. Moi, je ferai alors partie ‘des vieux’! Mais comme consultant extérieur, peut-être…
Parce que, finalement, c’était une belle aventure?
Une aventure, c’est certain… Belle? Au début, oui, très belle. Elle est ensuite devenue douloureuse. Et, comme dans une fresque hollywoodienne, on assiste à un happy end.
swissinfo / propos recueillis par Alexandra Richard
En 1993, trois cantons se portent candidats pour organiser une exposition nationale: Valais, Genève et Neuchâtel. En décembre, Laurent Geninasca écrit aux autorités cantonales. Jeune architecte, il trouve que le projet neuchâtelois ne fait pas le poids face aux autres candidatures. En janvier 1994, il est mandaté pour revoir le concept. Laurent Geninasca s’entoure alors de Luca Merlini, architecte lui aussi, et Michel Jeannot, journaliste. Ils se réunissent en mars. C’est la naissance du projet «Le Temps ou la Suisse en mouvement». Projet qui sera retenu en janvier 1995 par le Conseil fédéral pour la réalisation de l’exposition nationale – Expo.01 à l’époque. Puis, c’est la rupture. Les trois concepteurs originels sont très vite écartés. Très vite oubliés. Ils seront réhabilités en 2001 seulement par la direction d’Expo.02.
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