«Les jours s’en vont je demeure»
«Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.»
Merci Apollinaire. Cela vous a tout de même un peu plus de classe que «Sur le Pont d’Avignon, l’on y danse, l’on y danse», même si les belles dames y «font comme ça», non mais.
Et pourtant. Alors que ce ne sont guère que quelques couples amoureux et cultivés qui, à Paris, vont humer langoureusement l’atmosphère du Pont Mirabeau, les hordes touristiques se pressent sur les quatre arches restantes du Pont Saint Bénezet, en provenance de partout et même de… Kurlande. Rappelez-vous le pèlerinage de la douce Marthe Keller, princesse kurlandaise et néanmoins bâloise. Mais en ces temps de feuilletons télévisés rassembleurs, vous n’étiez peut-être pas né.
Ce jour-là, les visiteurs sont américains, gallois, belges. Tous, de Philadelphie à Cardiff en passant par Bruxelles, connaissent LA chanson. Et l’interprètent avec plus ou moins de talent. Mais pourquoi est-elle si connue, cette chanson? Un touriste français – il y en a – a cette réponse: «Parce que c’est une chanson connue, c’est tout, on l’apprend à l’école, c’est pour ça que tout le monde la connaît, c’est international.»
Bon, la chanson est donc connue parce qu’elle est connue. Au-delà de cette vérité première, sachez que c’est au XVe siècle qu’on chanta pour la première fois les paroles qui rendirent Avignon universellement célèbre. Chansonnette populaire, on n’en connaît pas l’auteur.
La mélodie a été remise à l’honneur en 1853 par Adolphe-Charles Adam dans l’opérette «Le sourd, ou L’Auberge pleine». La suite relève du miracle musical. Comme pour «Savez-vous planter les choux» ou «La danse des canards».
Alors que le festival aurait dû vivre cette année sa 57e édition, s’il n’avait été pas annulé pour la première fois de son histoire, le Pont Saint Bénezet, lui, en est à son 8e siècle d’existence. Même si les crues du Rhône l’ont ruiné, même s’il n’est plus qu’un véritable moignon depuis la fin du 17e siècle, il n’en reste pas moins un lieu mythique… grâce à une chansonnette.
La ville peut toujours s’agiter. Les touristes en bermuda imprimer des kilomètres de pellicule et des milliards de pixels. Les mots d’Apollinaire s’ajustent aussi bien aux pierres du Pont Saint Bénezet qu’à celles du Pont Mirabeau: «Vienne la nuit sonne l’heure, les jours s’en vont je demeure».
swissinfo, Bernard Léchot à Avignon
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