La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

Les médias se méfient de la propagande militaire

Des photographes d'agences sont accompagnés par un marine dans le désert du Koweit, lundi dernier. Keystone

Les rédactions des médias suisses se préparent à couvrir la guerre en Irak. Mais comment le faire avec objectivité?

Le souvenir de la guerre du Golfe est encore présent. En 1991, les médias ne s’étaient pas montrés suffisamment critiques.

Le souvenir est amer… Jamais les journalistes n’avaient eu l’impression d’être autant manipulés qu’en 1991.

Dépassés, ils avaient véhiculé les informations que la machine de propagande militaire américaine sélectionnait d’une façon bien plus ‘chirurgicale’ que ses bombes.

«Toutes les informations étaient filtrées par le Pentagone et par la chaîne de télévision CNN», se souvient Peter Glotz.

Et le professeur de communication à l’Université de Saint-Gall d’ajouter: «Les télévisions suisses et européennes devaient se contenter de recevoir des consultants en studio pour commenter les images américaines.»

Douze ans plus tard, alors que le scénario d’une attaque contre l’Irak est en train de se reproduire, les médias suisses font leur autocritique. Et réfléchissent aux possibilités d’éviter de tomber dans le même piège.

Boulimie d’informations

En 1991, la guerre du Golfe survenait à un instant historique. Deux ans à peine après la chute du mur de Berlin, on rêvait de nouvelles libertés et de transparence.

La fin de la guerre froide laissait penser que la propagande et la censure de la part des deux blocs allaient disparaître à tout jamais.

Au contraire… La ‘Tempête du Désert’ a soulevé un énorme nuage de sable, à travers lequel il était pratiquement impossible d’entrevoir la moindre parcelle de vérité.

«Les autorités américaines avaient tiré les leçons de la guerre du Vietnam, commente Peter Glotz. Pas question de montrer des images de morts et de blessés à la population. Il suffit de montrer des bombes qui frappent exactement les objectifs prévus.»

«En 1991, il y avait aussi une soif d’information immédiate de la part des médias, ajoute Jean-Jacques Roth, rédacteur en chef du Temps. Une hystérie générale provoquée surtout par la naissance de chaînes d’informations en continu, comme CNN.»

Expériences utiles

«Cette fois-ci, les médias se sont mieux préparés, estime le professeur Glotz. Mais les autorités américaines aussi… Elles agiront sans doute de façon plus subtile.»

Autrement dit, elles proposeront un espace de travail aux journalistes. Une illusion, puisque tout sera sous contrôle.

Cet espace sous ‘tutelle’, la rédaction du Tages Anzeiger a déjà décidé de le refuser.

«Nous avons rejeté l’offre d’accompagner les troupes américaines qui passeront du Koweït en Irak, explique Peter Fürst. Nous ne voulions pas devenir des instruments de propagande bon marché.»

Le rédacteur du quotidien zurichois a une longue expérience du conflit en Bosnie. «La guerre des Balkans a au moins appris aux journalistes à ne pas se fier uniquement aux infos données par les parties en guerre, mais à chercher d’autres sources.»

La Neue Zürcher Zeitung (NZZ) compte, elle aussi, faire tout particulièrement attention à recoupement des informations.

«Nos correspondants au Moyen-Orient sont appelés, plus encore que les autres, à faire un important travail de confirmation et de vérification des sources», précise Jürg Bischoff, rédacteur de la NZZ.

Peu de sources alternatives

Mais le problème principal est justement là. Il sera très difficile de trouver d’autres sources pour obtenir des informations crédibles. «Côté irakien, la manipulation est encore pire», souligne Jean-Jacques Roth.

«A l’heure actuelle, on ne sait toujours pas ce qui s’est réellement passé il y a douze ans, poursuit le rédacteur en chef. D’ailleurs, aucune des deux parties au conflit n’a intérêt à ce qu’on le sache…»

Lueurs d’espoir dans ce flou général: la position critique de certains pays européens et l’arrivée de chaînes de télévision comme Al-Jazeera – suivie avec attention par les médias suisses. Mais cela ne suffira pas à résoudre le problème.

«Ces nouveaux éléments permettront sans doute d’avoir une plus grande pluralité d’opinions, mais pas une réelle pluralité des informations», estime Jean-Jacques Roth.

Faute de mieux, les médias suisses comptent au moins faire preuve d’une grande rigueur dans la présentation des nouvelles dont ils disposent.

Le Temps, par exemple, entend faire son possible pour indiquer à ses lecteurs la valeur et le degré de crédibilité des informations proposées.

Les télévisions ‘en première ligne’

Ces règles journalistiques sont peut-être encore plus importantes pour les chaînes de la SSR SRG idée suisse. Les télévisions sont appelées à fournir des images de guerre. La charge émotionnelle est plus forte que pour les informations orales ou écrites.

«Nous nous trouvons effectivement en première ligne, avec une responsabilité plus grande encore», confirme le chef du Département de l’information à la Télévision suisse romande.

«Ainsi, précise André Crettenand, nous avons décidé d’indiquer systématiquement la source lors des retransmissions et de chercher activement des images différentes auprès des télévisions du monde arabe.»

Même discours à la Télévision suisse italienne. «Il faut jouer cartes sur table, en déclarant ouvertement d’où proviennent les informations et dans quelle mesure nous les considérons comme fiables», explique le responsable de l’actualité Maurizio Canetta.

Finalement, les chaînes suisses auront donc peu d’atouts pour résister à la masse d’informations diffusées par les géants américains de l’information.

Comme beaucoup d’autres médias, la Radio suisse romande (RSR) a renforcé son dispositif d’envoyés spéciaux. Les images européennes, américaines et arabes ainsi que les dépêches des agences seront décryptées.

«Mais, reconnaît Patrick Nussbaum, chef de l’information à la RSR, ça ne veut pas dire que l’information sera complète et précise.»

Une chose est sûre: les médias suisses semblent mieux préparés à faire cette guerre qu’ils ne l’étaient pour celle de 1991.

Cette fois, ils comptent miser sur la qualité (vérification des informations) et non plus sur la rapidité.

swissinfo, Armando Mombelli
(Traduction: Alexandra Richard)

1990: Invasion du Koweït par l’Irak
1991: Les alliés attaquent l’Irak sur la base d’une résolution de l’ONU
2003: Les Etats-Unis et leurs alliés vont attaquer l’Irak. Cette fois, sans résolution de l’ONU

– En 1991, l’information sur la Guerre du Golfe avait été dominée par les grandes chaînes de TV américaines en continu, comme CNN.

– Les journalistes n’avaient pas été autorisés à couvrir les attaques sur le terrain. Ils avaient dû se baser sur les informations fournies par le Pentagone.

– En 2003, les médias suisses et européens s’interrogent sur les moyens d’éviter de nouvelles manipulations.

– Ils comptent chercher d’autres sources, plus fiables. Et, au pire, ils prévoient d’indiquer clairement l’origine des informations.

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision