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Mère Courage de guerre en guerre

Bertil Galland. Collection personnelle

Bertil Galland évoque Brecht et, dans le souvenir de l'actrice allemande Therese Giehse à Zurich, la prestation remarquable de Véronique Mermoud à Paris. La comédienne y a incarné la Mère Courage dans une mise en scène de Gisèle Sallin. Retour sur une histoire qui a marqué tant de destins.

«Sublime», écrit Le Figaro. «Incandescente», précise le périodique Politis. «Formidable», lit-on dans La Croix. Dans les Bois de Vincennes, la nuit venue, dans la clairière proche du château où s’alignent sous les lampions les anciennes halles de la Cartoucherie, qu’on isolait, par crainte que la poudre n’explose, ces bâtisses sont devenues avec Ariane Mnouchkine des temples du Théâtre et même le lieu de guerres mythiques sous les hêtres et les chênes.

Mais quelle vedette fallait-il y voir à tout prix le mois dernier? Quelle est la comédienne que célébrait la presse française par cette décharge d’éloges?

Véronique Mermoud ! Elle jouait la Mère Courage dans une mise en scène de Gisèle Sallin. Ces deux femmes, on le sait, ont fait du Théâtre des Osses, dans une banlieue improbable de Fribourg, un haut lieu de l’art dramatique.

Récemment elles sont allées déployer leurs talents sous les hautes futaies de la périphérie parisienne. Ceux qui, en Suisse romande, ont vu ou verront bientôt Brecht joué par elles comprendront à quel point ce spectacle méritait d’être porté jusqu’au cadre envoûtant de Vincennes, dans le théâtre opportunément appelé «La Tempête».

Brecht dans la fausse paix suédoise

Brecht a écrit «Mère Courage et ses enfants» en 1940. La Deuxième guerre mondiale avait éclaté. De la France à la Pologne coulait déjà le sang et les foules se déplaçaient en exodes confus. Echappant à Hitler, l’écrivain était allé, avant l’Amérique, se réfugier en Suède, pays d’une fausse paix.

Car il suffisait de connaître un peu l’histoire pour savoir, jusque dans les paysages forestiers, perdus et romantiques de la Dalécarlie, que les officiers du roi Gustave Adolphe, au XVIIe siècle, venaient y recruter de force leurs soldats. La bataille crée l’ordre, gueulaient les adjudants.

Puis ils emmenaient les blancs-becs au sud de la Baltique et les précipitaient dans le chaudron de la Guerre de Trente Ans. C’est ainsi que l’auteur allemand de la Mère Courage, lui prêtant les sarcasmes d’une trimardeuse dans les épouvantes et petits bénéfices des boucheries humaines, situe sa première scène en Suède.

Et l’année suivante cette pièce fut créée en Suisse. Autre illusion de neutralité dans un continent où continuaient à se déchaîner les incommensurables violences du XXe siècle. Car bien des comédiens et metteurs en scène d’Allemagne, parmi les plus géniaux, et souvent juifs, menacés en leur vie, s’étaient réfugiés à Zurich. Accueillis au Schauspielhaus par le Bâlois Oskar Wälterlin, directeur depuis 1938, plusieurs avaient rejoint la troupe qui maintenait en activité, sous les jeunes regards de Dürrenmatt et de Frisch, la dernière grande scène libre de langue germanique.

Sa vedette indiscutée était Therese Giehse, bonne femme électrique dont la faconde, l’abattage et le ton rappelaient un peu, avec la pointe tragique que lui conféra l’époque, la Parisienne du peuple. Encouragée par l’écrivain Klaus Mann, elle avait fait les beaux jours du Moulin à Poivre à Munich, puis s’était fait engager en Suisse en 1938. Le 10 avril 1941, à moins de 30 km des territoires contrôlés par les forces du nazisme, tandis que fumaient les villes détruites par les bombardements et les bouches à canon, la Giehse entrait dans l’histoire mondiale du théâtre en interprétant à la place du Pfauen, à Zurich, le rôle titre de «Mère Courage et ses enfants».

Deux interprétations de la Mère Courage

Je n’ai pas à chercher dans les livres pour rapporter l’émotion prodigieuse que la comédienne allemande, un peu boulotte, en jupe déchirée, suscita lorsqu’on la découvrit poussant sur scène sa charrette de marchande de soupe, chantant à la Kurt Weill face aux charniers, ou vociférant dans la tempête et les obus pour conclure ses petits trafics avec les soldats, mettant ses propres fils en garde contre les ordres de leurs chefs.

Bien plus jeune que d’autres Romands de passage à Zurich et sans le talent de Benno Besson qui, après le choc du Schauspielhaus, voua sa vie à Brecht et au théâtre, j’ai vu la Giehse de mes yeux pousser sa roue embourbée. Mes oreilles tintent encore de ses vociférations brechtiennes.

Vive émotion personnelle de revoir Mère Courage à Paris sous les traits tout différents de Véronique Mermoud. Je réalise aujourd’hui que Brecht, au début du conflit mondial, peignait la guerre qui ravagea l’Allemagne du XVIIe siècle avant même que la conflagration ait achevé de mettre en ruines et en monceaux de cadavres son propre pays dans sa propre époque.

Après Therese Giehse….

Et voici que derrière l’admirable mise en scène de Gisèle Sallin, je croyais entendre les explosions et les déchirements d’aujourd’hui: la boucherie de Bagdad. C’est dans la guerre de toujours que la maman-marchande est bien contrainte, car il faut vivre et nourrir ses enfants, de pousser sa roue, de faire avancer son petit commerce sans se prendre les pieds dans trop de scrupules.

Car qui faut-il admirer? Les officiers? Les héros? Les guerriers? Le soldat discipliné? Le kamikaze? La femme tremblante au foyer? La victime passive? Ou laissons-nous notre cœur battre pour une maîtresse-femme qui sait moucher les conteurs de sornettes, qui toujours remet ses proches en mouvement, l’épaule contre la carriole, qui résiste à l’amant de passage lui promettant une auberge en Hollande pour peu qu’elle abandonne sa fille benête. Ce qu’elle ne fera pas.

Dans sa mise en scène, Gisèle Sallin exprime la violence en se gardant de peser sur l’accélérateur, car les horreurs de la guerre sont sans limites. Elle laisse chez Véronique Mermoud s’accroître et se concentrer la nature inéduquée, élémentaire, humainement brute, susbantielle jusqu’à l’avidité, impérieuse et finalement dominante d’une femme sans âge, qui choisit la vie dans un temps de mort, qui préfère le commerce aux commandements absurdes, qui introduit dans la machinerie infernale, pour elle et ses enfants, le souhait ardent de survivre et allume encore le désir dans le cœur du soldat de passage.

En Mère Courage, Véronique Mermoud règne après Therese Giehse. Dans les successions on assiste parfois, au théâtre, avec de grandes différences d’interprétation, à une telle réussite.

swissinfo, Bertil Galland

Bertil Galland est né en 1931 à Leysin (Vaud) d’un père vaudois et d’une mère suédoise.

Après des études de lettres et de sciences politiques, il se forme comme journaliste.

Il est également actif dans l’édition. Il dirige d’abord les «Cahiers de la renaissance vaudoise» de 1953 à 1971, puis crée sa propre maison d’édition en 1971.

Entre autres activités, il traduit en français des œuvres scandinaves et crée la collection CH pour faire connaître les auteurs alémaniques et tessinois au public francophone.

Au plan journalistique, il participe à la création du «Nouveau Quotidien» en 1999.

Bertil Galland vit actuellement entre Lausanne et Richmont (Bourgogne).

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