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Malhonnête!

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«Cartes postales» de créateurs suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.

La Provence est belle en cette période. La lavande verdit, bientôt elle fleurira de ce bleu qui électrise le ciel; les cerises éclatent de santé et les premières pêches font leur apparition sur les marchés.

À propos de marché, il m’en est arrivé une bien bonne, ce matin, au marché d’un village voisin, entre la terrasse du bar du centre et l’étal d’un bouquiniste de mes amis.

Cadeau pour un bavard

Imaginez un de ces marchés d’ici, joyeusement désordonné, qui débordent de fruits et de légumes, qui chatoient de tissus bariolés. Et par-dessus tout ça, comme chantait l’autre, l’accent qui se promène…

Cadeau pour un bavard qui, comme moi, se passionne pour le discours, s’émeut d’un mot, d’une phrase bien chantournée, d’une expression heureuse ou puissante.

J’étais là, quidam, en train de caresser la couverture de vergé jaune d’un «Maître Faust» de Louis Calaferte (Ed. L’Arpenteur), soupçonnant sous elle la présence de Méphistophélès et du ténébreux docteur Faust, supputant, mythe actuel, cet abandon de sa propre liberté pour un pouvoir, pour la richesse.

Dans le même temps, le même goût pour le mystère, j’hésitais à m’offrir un «Momie d’Egypte et d’ailleurs» de Françoise Dunand et Roger Lichtenberg (Ed. du Rocher), lorsque qu’un mot dit près de moi me fit dresser l’oreille.

Reconnaissable à cent bornes

«Regarde-moi, ce type, c’est un malhonnête! À l’autre bout de la galaxie, j’aurais reconnu cet accent et cette expression. Un couple, planté devant l’étal du poissonnier voisin, s’indignait du fait qu’un jeune homme, sans doute un peu pressé, les avait bousculés et ne s’était aucunement excusé.

«C’est un malhonnête!…» Ce cri d’indignation provoqua en moi plusieurs réactions. La compassion d’abord, pour l’étonnement naïf de cette bonne femme qui, par son accent ne pouvait nier être de chez moi, entre Payerne et Vevey, puis, me vint une de ces saintes colères qui, parfois, me tourmentent outrageusement.

Corruption de langage

Depuis ma dure jeunesse, j’ai toujours été frappé par ce régionalisme qui fait que les gens de mon pays, la Romandie, emploient cet adjectif qualificatif à propos de quelqu’un de pas net, de pas conforme, de malpropre ou de malpoli.

«Regarde-moi celui-là, c’est un malhonnête…» Que ne l’ai-je entendu? À chaque fois, je me demandais en quoi le crasseux, l’excentrique, le rustre ou le balourd, pouvait être un «malhonnête».

Je m’étais fait une idée sur ce que j’appelais une «corruption significative» due à la morale protestante. Pour moi, mes compatriotes, éperdus d’ordre et de propreté, civiques jusqu’au fond slip, en avaient perverti le sens pour en arriver à considérer comme déshonnête tout ce qui ne leur ressemblait pas.

À chaque fois, j’entrais en fureur et faisais de grand discours sur l’ordre moral implanté dans les neurones des gens de chez moi!

Le fin fond de la langue

Je suis revenu du marché furieux contre les Romands. Je ruminais quelque pamphlet cinglant qui dénoncerait à pleines pages cette perversité inadmissible. Comme toujours, lorsque je me sens bouillonnant de la plume (ou plutôt du clavier), je me suis précipité sur la bibliothèque.

J’avais le choix! Mon pote le grand Robert, son cousin Larousse et leurs ancêtres Littré et Quillet, ils étaient tous là, venus du fin fond de la langue française. Fébrile, je cherchai le mot «malhonnête» parmi tous les autres…

Pour fustiger, il faut des arguments qui coulent de source! Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris que cet adjectif, que je croyais corrompu par les Romands, en 1406 déjà, signifiait «délabré» et que, depuis belle lurette, il pouvait aussi bien désigner «l’indécent» ou «l’impudique» que le déshonnête!

Quoi, les Romands, ces frères humains, auraient donc sauvegardé les sens obsolètes, caduques, moyenâgeux de ce mot, alors que moi, moraliste vitupérant, je leur voulais les pires maux pour leurs maudits mots dits? Imaginez ma confusion!

swissinfo/Rolf Kesselring

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