Nicole Bolomey, l’oeil de l’Unesco à New Delhi
S'il amène généralement des touristes et donc de l'argent, le classement d'un site au patrimoine mondial ne lui est pas toujours bénéfique. Le point de la situation en Inde, avec le regard critique de la Suissesse Nicole Bolomey, consultante pour l'Unesco à New Delhi.
Un brusque coup de volant pour éviter une vache qui traverse la rue et une vingtaine de klaxons retentissent aussitôt. On se croirait dans un des ces jeux vidéo où de petites voitures font la course, alors que des obstacles impromptus – piétons, vaches, vélos, éléphants – viennent corser la difficulté.
Au volant, Nicole Bolomey rigole: «Ce n’est pas évident de circuler dans Delhi, mais j’adore ça!» La Suissesse a hérité d’une vieille jeep il y a deux mois. Et à voir la vivacité de ses coups de freins et d’accélérateur, elle maîtrise déjà toutes les techniques de la conduite «à l’indienne».
Vingt minutes plus tard, nous voici attablés dans un restaurant du centre-ville. Elle, affamée. Moi, l’estomac un peu retourné.
swissinfo: En quoi consiste votre travail dans le bureau régional de l’Unesco à New Delhi?
Nicole Bolomey: En tant que «program specialist for culture», je travaille au sein du département indien de la culture. Nous sommes deux personnes à occuper un petit bureau qui a la charge de superviser tous les programmes liés au patrimoine mondial en Inde, au Sri Lanka, aux Maldives et au Bouthan. Nous nous focalisons essentiellement sur l’Inde, même si des projets existent aussi dans les autres pays.
Concrètement, je me rends régulièrement sur les 27 sites indiens classés au patrimoine mondial pour contrôler si les standards de l’Unesco sont respectés. Le processus officiel veut que ces sites soient gérés et maintenus par le gouvernement indien. Mais nous avons un rôle de supervision et d’assistance technique. D’écoute aussi, puisque les gens viennent directement me voir pour dire ce qui ne va pas sur les sites.
Une autre part de mon activité consiste à mettre en relation les initiateurs d’un projet, tels que ONG, villes, particuliers, avec le gouvernement indien et l’Unesco. C’est un rôle fédérateur.
swissinfo: Quels sont les avantages pour un site d’être classé au patrimoine mondial?
N.B.: J’en vois trois. D’abord pour le patrimoine. Le site fait partie d’un réseau, ce qui vous oblige à travailler en respectant des standards fixés par l’Unesco. Il y a donc préservation de ce patrimoine.
D’autre part, le fait d’être classé offre aussi une assistance technique et financière via les fonds nationaux et autres subventions internationales. Il y a également un échange de savoir-faire, non seulement dans la manière de restaurer ce patrimoine, mais aussi dans sa gestion.
Ensuite, il peut y avoir des avantages pour les habitants du site. L’Unesco a émis des lignes directrices favorisant un développement économique pour les habitants d’un site classé. Ceux-ci peuvent entrevoir de nouveaux horizons professionnels, par exemple en devenant guides ou vendeurs de souvenirs, etc.
Mais dans ce domaine, l’Inde a un problème: depuis plus de 60 ans, l’Etat refuse de changer sa politique. Il chasse les habitants des sites car il juge plus facile de gérer les endroits sans eux.
Enfin, il y a l’argent des touristes. Depuis quelques années, certaines agences de voyage ne travaillent que sur le créneau «Patrimoine mondial». Du coup, cela génère un afflux de visiteurs et donc, de devises étrangères. Malheureusement, cet aspect profite essentiellement à l’Etat et non pas aux habitants des sites.
swissinfo: Qui dit afflux massif de touristes dit aussi besoin d’infrastructures. N’y a-t-il pas danger de détériorer l’aspect d’un site dans le seul but de faire du profit?
N.B.: C’est vrai. Lorsque les premiers sites ont été classés, l’Unesco n’avait pas prévu un tel engouement touristique. Certains sites ont pâti de leur succès, d’autres y ont même perdu leur place au patrimoine mondial tant les hôtels ont poussé n’importe où.
Pour palier ce problème, l’Unesco exige aujourd’hui que toute postulation comporte un plan de gestion. Celui-ci doit assurer que le site ne sera pas détérioré, voire détruit par la pression touristique. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de danger. En Inde, la plupart des sites classés appartiennent à l’Etat. Certains d’entre eux sont à risques, mais comme ils sont gérés directement par le gouvernement indien…
swissinfo: Vous êtes très critique envers l’Etat indien.
N.B.: Je constate simplement qu’il y a beaucoup de petites initiatives dans ce pays, mais qu’elles avortent faute d’appui du gouvernement.
swissinfo: Et les restaurations? Sont-elles pratiquées conformément aux directives de l’Unesco?
N.B.: Là aussi, il y a danger. Certaines restaurations n’ont pas été réalisées dans les règles de l’art. C’est le cas du Qutb Minar de Delhi, un minaret de grès rouge datant du 13e siècle. De nombreuses restaurations ont été effectuées avec du béton coloré en rouge. Mais le béton est plus dur que la pierre et risque de détruire l’édifice. Nous avons le même problème au Fort Rouge de Delhi.
En 150 ans, les techniques de conservation et de restauration ont beaucoup évolué. Aujourd’hui, nous essayons de mettre le moins possible de matériau étranger dans les constructions d’origine. Mais en Inde, on est plus attentif à la présentation des monuments qu’à la qualité de leur restauration. On préfère enlever une pierre d’origine légèrement fissurée et la remplacer par un matériau qui n’est pas toujours adapté, plutôt que de laisser les choses telles quelles.
swissinfo, Pierre Jenny, de retour de New Delhi
Originaire de Lutry, Nicole Bolomey grandit au Lichtenstein et revient en Suisse pour étudier à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, section architecture, puis termine des études en paysagisme à Rapperswil. Elle travaille à Zurich et en Allemagne de l’Est, où elle restauret des jardins historiques.
Après un «post-graduate master» en patrimoine à York, elle rentre en Europe où elle fonde une société spécialisée dans le patrimoine et les nouvelles constructions (design). En février 2006, elle s’installe à New Delhi pour un programme de trois ans au sein du bureau local de l’Unesco.
En 2008, l’Inde compte 27 sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco: 22 culturels et 5 naturels.
Parmi ces derniers, le sanctuaire animalier de Manas, dans les contreforts de l’Himalaya est inscrit comme patrimoine en péril. Manas abrite une faune d’une grande richesse qui comprend de nombreuses espèces menacées, comme le tigre, le sanglier nain ainsi que le rhinocéros et l’éléphant indiens.
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