Parano?
«Cartes postales» de créateurs suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.
Quelquefois, le pays me semble lointain, brouillé dans ma mémoire. Il devient une contrée très étrangère, incompréhensible, presque suspecte. Bizarrement, j’hésite à faire ma visite annuelle, en fin d’été, pour retrouver le goût du vin blanc et des charcuteries de Payerne. Je me sens véritablement déraciné, apatride pour tout dire…
Déjà, lors de visites précédentes, une trouble impression de déliquescence ambiante, m’avait quelquefois saisi. C’était diffus, Je ne parvenais pas à me l’expliquer, mais un sentiment de gêne me prenait lorsque je déambulais dans les rues de Lausanne ou d’Yverdon-les-Bains. Heureusement que la famille et les copains parvenaient encore, par leur gentillesse et leur enthousiasme, à me faire oublier ce malaise.
Pire, je revenais dans cette maison à fleur de garrigue, perdue sur un surplomb de la Vallée de la Cèze, avec l’impression de revenir chez moi ! Il faut dire, qu’ici, j’ai collé mon odeur aux vieilles pierres, j’ai laissé mes marques sur les chênes rabougris et les mûriers centenaires. À chaque fois, je me sentais de plus en plus «séparé» de la Romandie, de cette région qui, pourtant, a tellement compté pour moi, par le passé.
La révélation: Las Vegas of Switzerland!
C’est en feuilletant la presse suisse, que je lis régulièrement, histoire de garder le contact, que j’ai enfin compris d’où provenait mon impression de ne plus être totalement «Suisse». Illumination soudaine, j’ai entrevu l’abîme qui se creusait entre mon pays d’origine et moi.
J’ai admis que, désormais, je ne ferai plus des «röstis», mais des «criques» ardéchois, que le saucisson serait sec et non plus fumé, comme le jambon … Bref, j’ai constaté la faille qui s’agrandissait entre ce rêve perdu dans le temps qu’est devenu le pays que j’aimais.
Les titres étaient gros et gras, ils puaient! Ils annonçaient tous l’ouverture de 21 casinos sur le territoire de la Confédération, à commencer par celui de Lucerne. Ils suintaient de cet esprit qui détruit toute morale ordinaire, toute imagination. Bien sûr, nous avions déjà les banques! Bien sûr, nous étions déjà les champions du commerce et des services! Bien sûr…
Cependant, il restait un je-ne-sais-quoi de créatif, d’imaginatif, de rêveur, qui flottait dans l’air ambiant d’avant les années 80. Maintenant, j’ai de plus en plus la sensation que nous ne sommes plus qu’un immense bandit-manchot, qu’une grosse machine à sous, pour laquelle ne compte plus que le profit… Et c’est cela qui me sépare de mon pays! C’était aussi cela que je ressentais lors de mes brefs séjours, de mes allers-retours incessants.
J’espère que ce n’est pas définitif.
swissinfo/Rolf Kesselring
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