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Propre en ordre!

Rolf Kesselring

«Cartes postales» de créateurs suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.

Ce besoin de faire les choses «à la suisse», «propre en ordre» quoi, je ne l’avais jamais vraiment ressenti, mais lorsqu’on naît Suisse, on le reste toujours et, même, quelquefois, malgré soi.

Ce besoin intime d’ordre et de propreté, je l’ai souvent combattu. Sans doute parce que j’éprouve toujours une méfiance pour l’apparence, le rutilant, le trop d’ordre.

C’est dans le sang!

Par exemple, le mobilier le plus important, pour moi, dans une maison que je hante, est toujours la bibliothèque. Or, je me suis toujours appliqué à ce qu’un savant désordre règne dans ma manière d’aligner ou d’entasser les bouquins chez moi.

S’ils ne s’empilent pas de traviole, s’ils ne se retrouvent pas mélangés par un hasard jubilatoire, ils me paraissent morts. Par contre, en foutoir généralisé, ils me deviennent plus précieux, plus fragiles, plus vivants, prêts à s’ouvrir et à me faire voyager.

L’ordre pervers

Mais cet apparent désordre génère des perversions. Sans que je sache exactement pourquoi, les livres se retrouvent (toujours malgré moi) dans un ordre non apparent.

C’est ainsi que l’enthousiasmant «Un ermite dans l’Himalaya» de Paul Brunton (Editions du Rocher) se marie avec l’alerte et captivant «Mémoires irréductibles» de mon éternelle copine Françoise d’Eaubonne; de même le passionnant «Du Sahara aux Cévennes» de Pierre Rabhi (Albin Michel) copine avec le passionnant et camarguais «La Boumiane» (Le Mot Passant) de Michel Lacombe, sans que je n’y sois pour rien.

Chassez le naturel…

C’est ainsi que, devant la furie végétale du printemps, je me suis retrouvé avec une féroce et hurlante débroussailleuse dans le bout de terrain qui jouxte la maison. Qu’est-ce qui s’était passé dans ma tête pour que j’entreprenne pareils travaux ? Je ne saurais le dire… Sans doute une volonté, devant le joyeux désordre de la nature en fête, d’imposer mon ordre suisse caché. Sans doute aussi qu’un solde de mon éducation suisse me poussait à mettre au propre et en ordre cette friche fantastique. Chassez le naturel, il revient au trot.

La mort du rescapé

Lorsque tout cet espace fut tondu de frais, que les orgueilleuses ronces furent rabattues au sol, que le figuier et les mûriers furent bien dégagés sur les feuilles, je découvris l’horrible carnage!

J’avais, avec mon engin de mort, tué sans m’en rendre compte une maman hérisson qui gîtait dans les hautes herbes avec sa progéniture. Seul, un des bébés survivait. Affamé.

Terrorisé. J’ai mesuré à cet instant toute l’horreur de ce jardin trop net, trop propre. J’ai compris à cette seconde-là pourquoi je préférais le beau désordre.

Durant une semaine, j’ai tenté de sauver cette bestiole à coup de mini biberons. Je me suis piqué les doigts à tenter de réparer mon erreur helvétique, puis il est mort… dans ma main.

J’ai pas mal tristouné, puis je l’ai enterré avec sa mère et ses frères et j’ai juré que plus jamais je ne tenterais de mettre les choses » propre en ordre » autour de moi.

swissinfo/Rolf Kesselring

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