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Ultimes bouffées d’une «Pipe qui prie & fume»

Maurice Chappaz, le 'chantre recueilli' du Valais. rsr.ch

A Paris, les Editions de la revue Conférence publient le Journal que Maurice Chappaz a écrit quelques mois avant sa disparition. Mort en janvier dernier, le grand écrivain valaisan s'y montre âpre et doux, comme souvent.

Parti en janvier dernier, Maurice Chappaz «survole l’éternité». C’est sa formule. De l’immense écrivain valaisan, nous parvient néanmoins quelques bouffées d’une «pipe restée chaude», celle-là même qui brûle dans le titre de son Journal, sublime hommage à la vie, à l’au-delà, à l’amour de Dieu, des siens, de la nature, des bêtes…

«Les années s’éteignent, écrit Chappaz quelques mois avant sa mort. Je savoure la dernière braise». Un feu anime d’un bout à l’autre «La pipe qui prie & fume», ensemble de méditations, de réflexions métaphysiques et de faits anecdotiques aussi, notés une première fois entre 2003 et 2004, réécrits entre 2007 et 2008 par un Chappaz âpre et doux, comme souvent.

Méconnaissance

Réunies donc sous la forme d’un Journal, ces réflexions sont publiées par les Editions de la revue Conférence qui, sous cet intitulé, inaugurent avec Chappaz une nouvelle collection. Manière de dire leur admiration pour celui qu’elles considèrent comme «un écrivain majeur des cinquante dernières années en langue française».

Sorti en Suisse en novembre 2008, ce Journal a été mis en vente, en France, en avril dernier seulement. Un décalage voulu par la maison d’édition parisienne dont le directeur «estime normale la priorité accordée aux lecteurs helvétiques».

Le deuxième lot destiné aux Français répare en quelque sorte une injustice. Il faut dire qu’au pays de Proust, Chappaz est hélas méconnu. Il n’a pas eu la veine d’un Ramuz, d’un Cingria ou d’un Chessex, largement honorés par les éditions Gallimard. Lesquelles n’ont publié de Chappaz qu’un seul livre: «L’Evangile selon Judas».

L’importante œuvre de l’auteur valaisan (une quarantaine d’ouvrages) a donc été diffusée surtout grâce aux éditeurs de ce pays. Faut-il y voir le signe de l’attachement romand à un poète tellement amoureux de sa terre natale qu’il en ferme l’accès à tout étranger?

Chantre valaisan

Non que Chappaz soit un nationaliste obtus. Loin de là. Il est tout simplement le chantre recueilli d’un Valais qui semble avoir reçu sa beauté de Dieu, comme on reçoit la grâce. Son Journal se situe quelque part entre ciel et terre, entre alpage et Haut-Rhône. Il faut avoir connu ces cimes vertigineuses qu’il a souvent évoquées dans ses livres. Il les parcourt ici également, sauf qu’il est au bord de l’abîme. Il le sait.

«Ces terrains et leurs limites s’entremêlent avec les limites de ma vie», note-t-il un soir d’août. Les terrains dont il parle sont ceux des Vernys, son chalet d’une haute vallée valaisanne. C’est là que Chappaz s’est retiré pour écrire son Journal, ne laissant aucune chance à la tricherie, ouvrant grandes les portes à une lucidité poignante. Avec cette question lancinante qui revient sans cesse sous la plume d’un homme prêt pour le grand départ: «Qui sommes-nous?»

Réponse magnifique: « … des oiseaux pour qui la terre est un prétexte, le ciel une patrie».

«La pipe qui prie & fume» ouvre sur de multiples horizons. Ceux des grands espaces (Sibérie, Asie, Proche-Orient…) que l’auteur a traversés. Le livre emprunte aussi au quotidien le plus ordinaire et laisse une large part à l’autobiographie. La mémoire revient ici par glissements successifs. De l’évocation d’un orage ou d’une promenade dans une clairière, on passe ainsi aux souvenirs de famille, tendres, affectueux. Puis on s’arrête un moment devant le barrage de la Grande Dixence.

Maurice Chappaz y a travaillé comme aide-géomètre. Immense foi dans un projet tout aussi immense. Au bout du combat: le développement du Valais. Mais aussi son revers: l’arrivée des promoteurs immobiliers, tant honnis par le poète.
Avec le recul, Chappaz se demande, non sans dérision, pourquoi le jour où il prit le train pour rejoindre le chantier de la Dixence, on lui lança à la figure: «Tu es un raté».

Même remarque faite jadis à Tennessee Williams. Lequel est considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands écrivains américains.

Ghania Adamo, swissinfo.ch

«La pipe qui prie & fume» de Maurice Chappaz.

Editions de la revue Conférence, Paris.

193 pages.

Né en 1916, il passe son enfance entre Martigny et l’abbaye du Châble, dans le Valais.

Issu d’une famille d’avocats et de notaires, il fait ses études au collège de Saint-Maurice.

Inscrit d’abord à la faculté de droit de l’Université de Lausanne, il la quitte pour suivre des études de lettres à L’Université de Genève, qu’il abandonne également.

Il alterne par la suite période de liberté et d’errance sur les chemins valaisans et savoyards.

En 1939, paraît son premier texte «Un homme qui vivait couché sur un banc». Il reçoit à cette occasion les encouragements de Charles-Ferdinand Ramuz.

Mais dès l’été 1940, la guerre interrompt sa disponibilité. Il est alors amené à parcourir les frontières suisses et publie ses textes dans la revue Lettres.

En 1953 paraît «Testament du Haut-Rhône», suivi en 1965 du «Chant de la Grande Dixence», deux de ses livres les plus remarqués.

A son actif une quarantaine d’ouvrages.

Sa carrière est couronnée de nombreuses récompenses, dont le prestigieux Prix Schiller (1997)

Il est également Commandeur de l’Ordre des Arts et lettres, 2001.

Il est père de trois enfants qu’il a eus avec sa première épouse, l’écrivain suisse Corinna Bille.

Il s’éteint à Martigny en janvier 2009.

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