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La Banque nationale suisse ignore le changement climatique

Les objectifs climatiques mondiaux ne peuvent être atteints sans investissements respectueux du climat. Keystone / Larry Mayer

Les banques et les caisses de pension suisses continuent à investir des sommes colossales dans les entreprises de combustibles fossiles, favorisant ainsi le réchauffement climatique, constate un test de compatibilité climatique de la Confédération. La Banque nationale suisse s’est abstenue d’y participer et reste bien en retard par rapport aux institutions étrangères.

Ce contenu a été publié le 02 décembre 2020 - 14:56
Stefan Boss

Près de 180 instituts financiers ont participé cette année de manière volontaire au test réalisé par le think tank indépendant «2° Investing Initiative» sur mandat de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et destiné à déterminer la compatibilité climatique des investissements. Pour la première fois, des banques et des gestionnaires d’actifs y ont pris part aux côtés des caisses de pension. Les acteurs financiers ont donc pris conscience du fait que les actions et les obligations ont une influence sur le climat. Selon le rapport, les instituts qui avaient déjà réalisé le test de la Confédération il y a trois ans présentent maintenant de meilleurs résultats que la concurrence.

De manière générale, la place financière suisse mise encore trop largement sur les énergies fossiles pour contribuer à parvenir à l’objectif visant à limiter à 1,5 degré la hausse des températures globales. Selon le rapport publié à la mi-novembre, les banques et les caisses de pension suisses investissent quatre fois plus de moyens dans des entreprises qui produisent de l’électricité à partir de sources fossiles telles que le charbon ou le gaz que dans celles qui le font à partir de sources renouvelables. Elles soutiennent ainsi la poursuite de l’expansion de la production pétrolière et de l’extraction de charbon. Cela alors qu’il faudrait que ces investissements reculent fortement pour parvenir aux objectifs de l’Accord de Paris sur le climat que la Suisse a ratifié. En réalité, plus de la moitié des instituts qui indiquent exclure le charbon de leurs investissements n’ont pas encore fini de le faire.

Un institut sur cinq manquait

Le public ne peut pas savoir quels sont les instituts qui ont volontairement participé à ce test mené selon la méthode d’analyse standardisée Pacta 2020 (Paris Agreement Capital Transition Assessment). L’OFEV indique que les 179 instituts qui y ont pris part représentent environ 80% du marché et conclut que le test livre une image représentative du secteur financier suisse. Les instituts participants ont reçu un rapport individuel leur permettant de se situer par rapport à leurs concurrents. 

La Banque nationale suisse n’y a pas participé, a appris swissinfo.ch. En avril, lorsque nous lui avions demandél si elle s’y soumettrait, elle avait répondu qu’elle investissait «autant que possible de manière neutre sur le marché», ne surpondérant ou sous-pondérant aucun secteur. Elle avait ajouté que «le résultat d’un éventuel test climatique présenterait donc le même résultat que celui d’un portefeuille d’actions mondial qui constitue précisément la référence dans le cadre de ce test.» À nouveau interrogée après sa publication, la responsable de la communication de la BNS Susanne Mühlemann a confirmé cette déclaration.

Le rapport indique qu’en moyenne de 3 à 5% du portefeuille de chacun des 179 instituts financiers étaient investis dans les énergies fossiles telles que le pétrole, le gaz naturel et le charbon. Cette proportion s’élevait à 8% dans le portefeuille d’actions mondial auquel se réfère la BNS. La banque de la Confédération est donc clairement moins bien positionnée, en tout cas par rapport à la moyenne des institutions qui ont participé au test.

Actuellement, la Banque nationale suisse est à peu près libre d’investir comme elle l’entend. Elle n’acquiert certes pas de participations dans des entreprises qui produisent des armes prohibées par la communauté internationale, mais elle continue à le faire dans l’industrie de l’armement – une initiative populaire «Pour une interdiction du financement des producteurs de matériel de guerre» qui le lui aurait interdit a été rejetée par le peuple à fin novembre.

Et il n’est pour le moment pas question que la BNS renonce aux investissements dans les énergies fossiles. Elle répète régulièrement que son mandat est d’assurer la stabilité financière et celle des prix. D’autres banques centrales, dont la Banque de France, prennent cependant en compte des critères écologiques pour investir, ayant ainsi une longueur d’avance sur la BNS, indique Marc Chesney, professeur de finances à l’Université de Zurich.

Doubles émissions suisses

La Banque nationale suisse est un des plus grands investisseurs institutionnels du monde. Selon les calculs de l’ONG Artisans de la transition qui est établie à Fribourg, le volume des émissions de gaz à effet de serre financées par son portefeuille d’actions est presque aussi élevé que le total des émissions de CO2 en Suisse. Dans une motion, la conseillère nationale socialiste Jacqueline Badran a demandé que la BNS exclue de son portefeuille les entreprises qui affectent gravement le climat. Mais cette intervention n’a même pas été traitée au Parlement dans les deux ans prévus et a donc été classée. Le délai a échu précisément à fin septembre, au moment où de jeunes militants du climat occupaient la place Fédérale pour demander que la Confédération et la BNS s’engagent davantage en faveur de l’environnement. «Quand une motion n’est pas susceptible de réunir une majorité, il est inutile de lutter contre son classement», a indiqué la députée.

Peut-être une initiative populaire

Mais le sujet n’est pas réglé pour autant ni pour la BNS ni pour les autres banques ou les caisses de pension. Un postulat de la Commission de l’environnement du Conseil des États propose de rendre les flux financiers compatibles avec les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat. La Confédération réalisera le prochain test de compatibilité climatique dans deux ans. Et si les mesures volontaires ne suffisent pas, l’État pourrait intervenir de manière contraignante. L’Alliance climatique suisse, qui réunit de nombreuses organisations écologistes, a déjà demandé que, comme dans l’Union européenne, les institutions financières soient obligées de «divulguer leurs stratégies pour réduire leur financement des émissions de gaz à effet de serre». Le Parti socialiste étudie même le lancement d’une nouvelle initiative pour obliger les banques à des investissements plus compatibles avec le climat, ont rapporté récemment les journaux du groupe Tamedia.

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