Quelle est la position de la Suisse dans la guerre en Iran?
La position de la Suisse dans le conflit au Moyen‑Orient est délicate au regard de ses relations avec les États-Unis. Et cela tient précisément à sa neutralité.
Après l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, les États européens ont adopté des positions divergentes. L’Espagne a interdit aux États-Unis d’utiliser les bases militaires exploitées conjointement. Madrid invoque le respect du droit international: l’attaque contre l’Iran serait une action militaire unilatérale, donc injustifiée et dangereuse.
La plupart des pays occidentaux ont toutefois opté pour une autre ligne. Le Royaume-Uni autorise désormais un usage limité de ses bases, alors que le gouvernement britannique avait initialement exprimé des doutes sur la légalité de l’attaque. De nombreux autres États ont affiché leur soutien à Washington, notamment après que l’Iran a bombardé d’autres pays de la région.
En tant qu’État neutre, la Suisse n’est militairement alliée à aucune partie belligérante. Mais mettre en œuvre sa neutralité dans un contexte de guerre relève d’un exercice d’équilibriste, hautement politisé. Une chose est claire: pour Berne, l’enjeu central concerne avant tout ses relations avec les États-Unis — tant sur le plan économique qu’en raison de son mandat de puissance protectrice en Iran.
La situation et le droit international
Les États-Unis et Israël n’ont pas officiellement déclaré la guerre à l’Iran. Tous deux ont qualifié leur opération de préventive, censée empêcher une attaque iranienne à la bombe atomique. Des critiques ont fusé, y compris de la part d’alliés comme le Canada et la France. D’autres États ont estimé que cette action violait le droit international et constituait une rupture de la Charte de l’ONU.
D’autres pays, à l’image de l’Allemagne, ont exprimé leur solidarité envers Israël et les États-Unis, tout en excluant une coopération militaire. Fait révélateur: aucune résolution condamnant les attaques n’a été adoptée au Conseil de sécurité de l’ONU.
Depuis le début du conflit, la Suisse appelle à la désescaladeLien externe et au retour à la diplomatie. Jusqu’à quelques jours avant le début de la guerre, des négociations entre les États-Unis et l’Iran se tenaient encore à Genève.
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Pour l’heure, le gouvernement suisse reste discret sur la manière dont il entend appliquer la neutralité dans ce conflit. Parlementaires et médias multiplient pourtant les questions et les demandes d’éclaircissements sur la manière dont la Suisse entend se positionner. Les réponses se font attendre.
Neutralité et relations avec les États-Unis
Il n’est pas exclu que la Suisse ferme son espace aérien aux États-Unis, comme elle l’avait fait durant la guerre du Kosovo en 1999 et l’invasion de l’Irak en 2003. La base aérienne américaine de Ramstein, en Allemagne, pourrait rendre l’espace aérien suisse pertinent pour certains vols militaires américains – même si ces derniers pourraient aisément contourner la Suisse. Une telle décision susciterait toutefois la colère du président américain, tout comme l’a fait la décision espagnole d’interdire l’accès à ses bases.
Pour l’instant, c’est surtout le commerce de matériel de guerre qui préoccupe la politique suisse. Les États-Unis sont le deuxième plus important acheteur d’armement et de biens à double usage suisses. En principe, de tels biens peuvent être exportés à des belligérants au regard du droit suisse de la neutralitéLien externe, tant que les deux camps sont traités de manière égale. Or, la Suisse applique depuis longtemps des sanctions contre l’IranLien externe et n’y exporte donc pas d’armement.
L’application stricte du droit de la neutralité impliquerait désormais d’interrompre aussi les exportations vers les États-Unis. Le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) indique exercer une certaine retenue dans l’octroi d’autorisations, sans davantage de précisions. Parallèlement, la Suisse est engagée dans l’achat de jets F‑35 américains et s’approvisionne aux États-Unis en divers équipements militaires. La question se pose ainsi de savoir si les États-Unis suspendraient également leurs exportations vers la Suisse en réaction à un arrêt des exportations d’armes suisses.
La même question se pose concernant Israël: l’exportation de certains biens militaires et biens à double usage vers ce pays est autoriséeLien externe. La Suisse achète également des équipements militaires à Israël.
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Le commerce avec les États-Unis
Les États-Unis constituent le deuxième marché d’exportation de la Suisse après l’UE. Les droits de douane imposés récemment par Washington ont suscité une grande désillusion envers ce partenaire commercial en Suisse l’année dernière. Un sentiment alimenté par le fait que le président Trump a accusé à plusieurs reprises la Confédération de s’enrichir aux dépens des États-Unis. Dans ce contexte, l’accord commercial actuellement en cours de négociation entre les deux pays et visant à garanti davantage de sécurité juridique revêt une importance accrue.
Les mandats de puissance protectrice de la Suisse
À cela s’ajoute une situation diplomatique particulière: la Suisse dispose d’un mandat de puissance protectrice pour les États-Unis en Iran. Après le début de la guerre, l’ambassadeur iranien auprès de l’ONU à Genève a déclaré que la Suisse était donc désormais bien placée pour jouer un rôle constructif.
«Il ne faut toutefois pas surestimer ce mandat, estime Laurent Goetschel, directeur de l’institut pour la paix Swisspeace. La Suisse est en quelque sorte un facteur. Si les États-Unis souhaitent s’adresser à l’Iran par une voie officielle, ils peuvent faire appel à la Suisse. Il ne s’agit toutefois pas d’une mission de médiation», précise-t-il. Selon ce dernier, la Suisse n’a joué, par le passé, un rôle de médiateur que de manière ponctuelle et sur des questions très spécifiques, par exemple lors d’échanges de prisonniers.
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Les risques pour le gouvernement suisse
Une application stricte du droit de la neutralité – fermeture de l’espace aérien et arrêt des exportations d’armement – pourrait détériorer les relations avec les États-Unis.
Le gouvernement suisse dispose toutefois d’une certaine marge de manœuvre. Le droit suisse de la neutralité repose en grande partie sur les Conventions de La Haye, qui ont été adoptées au début du XXᵉ siècle et qui consacrent notamment la neutralité. La Charte des Nations unies a ensuite remplacé ces conventions, mais la Suisse est l’un des seuls États à continuer de s’y référer.
La politique de neutralité suisse, en revanche, comprend, comme l’a formulé le ministère suisse des Affaires étrangères à Swissinfo 2024, «l’ensemble des mesures qu’un État neutre prend de sa propre initiative pour garantir la prévisibilité et la crédibilité de sa neutralité permanente».
Selon l’historien Marco Jorio, la distinction entre droit de la neutralité et politique de neutralité est une invention spécifiquement suisse. «Presque aucun autre pays ne connaît un tel concept», souligne-t‑il. D’où le risque d’incompréhensions quant à la position de la Suisse.
Il cite notamment l’exemple de la guerre en Ukraine: Berne invoque le principe d’égalité de traitement et ne fournit aucun matériel militaire à l’Ukraine. Selon Marco Jorio, ce principe n’existe toutefois plus depuis la Charte des Nations unies de 1945. La Suisse sanctionne néanmoins l’Ukraine dans ce domaine, car elle sanctionne aussi la Russie. Dans le nouveau conflit, Marco Jorio relève que la situation est encore plus complexe: «Au Moyen-Orient, la distinction entre agresseur et victime est beaucoup moins nette que dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine».
Le gouvernement suisse semble conscient des difficultés potentielles qui se profilent en matière de politique étrangère. Interrogé par SRF à ce sujet, le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis a déclaré que le seuil à partir duquel la Suisse doit recourir à ses instruments de neutralité n’avait pas encore été atteint. Il n’a pas précisé quand cela pourrait être le cas.
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Relu et vérifié par Benjamin von Wyl /traduit de l’allemand avec l’aide de l’IA / kro
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