Les espoirs des Irakiens de Suisse
Les Irakiens et les Kurdes de Suisse accueillent la fin du régime de Saddam Hussein avec joie et soulagement.
Mais, pour eux, la stabilité et l’instauration de la démocratie dans leur pays dépendra en grande partie de la politique des Etats-Unis.
«Je suis heureux, ainsi que ma famille restée en Irak. Nous avons finalement réussi à être débarrassés de ce régime, lance cet intellectuel irakien de Lausanne. Et je crois que cette opinion est partagée par une majorité d’Irakiens.»
«Mais, ajoute-t-il, Bagdad est une grande ville et je pense qu’il faudra du temps pour que les forces de la coalition parviennent à résorber les poches de résistance. Cela peut durer des semaines.»
La peur est toutefois encore présente. C’est ainsi que cet intellectuel – nous l’appellerons Monsieur T – a tenu à garder l’anonymat pour témoigner.
Il estime que Saddam Hussein et ses acolytes continuent de représenter un danger. Et cela tant qu’ils n’ont pas été capturés ou tués.
Une libération ou une occupation?
Chef de file de la communauté irakienne de Suisse, Suker Al-Ghazali ne cache pas satisfaction après la chute du régime de Saddam Hussein. Mais, pour lui, les Américains doivent maintenant laisser aux Irakiens eux-mêmes la tâche de reconstruire le pays.
«Les Irakiens sont heureux d’avoir été libérés et d’avoir vu ce tyran tomber, déclare-t-il. Nous sommes donc reconnaissants. Mais cette libération laisse un arrière-goût amer.»
«Si les Américains sont bel et bien venus en tant que libérateurs, ils sont plus que bienvenus, poursuit Suker Al-Ghazali. Mais s’ils sont venus en tant qu’envahisseurs, la guerre prendra une signification différente.»
Le représentant spécial de l’administration kurde à Genève, Piris Zibari, est également d’avis que la coalition anglo-américaine doit rapidement abandonner le contrôle du pays.
Il reconnaît cependant que la présence américaine est indispensable pour assurer la sécurité dans la région à court terme.
«Si le rôle de l’Amérique est d’occuper l’Irak, les Irakiens refuseront, bien sûr, affirme Piris Zibari. Mais je crois que cela ne sera pas le cas. Le but est de collaborer tous ensemble et je crois que nous apprécierons l’aide des Etats-Unis.»
Une situation encore confuse sur le terrain
Ces réactions de satisfaction ne doivent pas faire oublier la réalité du terrain.
Des escarmouches et des scènes de pillage sont encore courantes dans une grande partie de l’Irak. Y compris à Bagdad et à Bassora, où les troupes américaines et britanniques doivent encore faire face à des poches de résistance.
L’armée américaine affirme que des éléments de la Garde républicaine se sont rassemblés dans le nord du pays, notamment à Tikrit, le fief de Saddam Hussein.
Toutefois, pour Piris Zibari, il ne fait pas de doute que la zone sera bientôt sous le contrôle de la coalition.
«Les soldats irakiens sont démoralisés, assure-t-il. Et le fait qu’ils soient essentiellement basés dans des villes montre que le régime s’est effondré.»
Piris Zibari espère toutefois que des forces de police irakiennes seront mises en place le plus rapidement possible pour éviter le pillage des bâtiments officiels.
«Je comprends que les gens se livrent au pillage, dit-il. Ils sont très pauvres et je pense qu’il y a un fort sentiment de colère et de vengeance envers les autorités.»
Et d’ajouter: «Je ne sais pas si les Américains ont assez de soldats pour contrôler les rues ou s’ils devront désigner des gens pour le faire».
L’urgence de créer une nouvelle administration
Le vice-président américain Dick Cheney a annoncé que les Etats-Unis allaient organiser une conférence en vue de la création d’un gouvernement intérimaire qui reprendra petit à petit le contrôle du pays.
Des Irakiens exilés et de l’intérieur devraient prendre part à ces discussions. Piris Zibari indique que lui-même et d’autres membres de l’opposition kurde se préparent à participer à cette réunion prévue samedi dans la ville de Nasiriya, au sud de l’Irak.
«Nous avons besoin de mettre une administration intérimaire sur pied dès que possible, déclare-t-il. Je pense que nous y parviendrons en dix ou quinze jours. Il est en tout cas important que tous les mouvements d’opposition y participent.
Cet avis est partagé par Monsieur T pour qui le nouveau gouvernement devra intégrer à la fois des exilés et des Irakiens de l’intérieur, notamment des représentants des minorités sunnite et chrétienne.
«Les Irakiens qui sont restés au pays ont du ressentiment contre ceux qui se sont exilés, confie-t-il. Il est donc important d’inclure les Irakiens du pays. Sinon le gouvernement de transition n’arrivera pas à se faire accepter par la population.»
Piris Zibari estime que la «souffrance commune» des Irakiens et des Kurdes les unira sur le chemin vers la paix et la démocratie.
«Quelles que soient leur ethnie ou leur religion, explique-t-il, tous les Irakiens ont souffert du régime. Nous avons été soumis à la dictature pendant 35 ans. Maintenant, vous pouvez voir la joie sur le visage des Irakiens.»
swissinfo, Anna Nelson
(traduction: Olivier Pauchard)
Ethnies et religions d’Irak:
80% d’Arabes
15 à 20% de Kurdes
5% de Turkmènes, Assyriens et autres
60 à 65% de chiites
32 à 37% de sunnites
3% de chrétiens
– 9000 Irakiens vivent en Suisse.
– 3000 ont le statut de réfugiés.
– 3000 disposent d’une admission provisoire ou sont en attente d’une décision ou ont été déboutés.
– Trois requérants d’asile irakiens sur dix reçoivent le statut de réfugié, alors que la moyenne, toutes nationalités confondues, est de un sur dix.
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