La fontaine la plus terrifiante de Suisse
Mieux vaut éviter la Kornhausplatz lorsqu’on visite Berne avec des enfants. C’est en effet là que se dresse la Kindlifresserbrunnen, une fontaine dont l’allure pourrait bien hanter les nuits des plus jeunes.
Les fontaines procurent généralement un sentiment de paix et de tranquillité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elles occupent une place importante dans les principes d’aménagement inspirés de la doctrine taoïste du feng shui — qui signifie littéralement «vent et eau».
En passant devant la Kindlifresserbrunnen (fontaine de l’Ogre) de Berne, ce sentiment de paix et de tranquillité risque toutefois – pardon pour ce jeu de mots – de prendre rapidement l’eau.
La fontaine du centre historique de la capitale suisse représente en effet une sorte d’ogre en train de dévorer un enfant, tandis que d’autres attendent leur tour, entassés dans un sac. Paix et tranquillité? On repassera… Un véritable croque-mitaine à la mode Renaissance, une figure de loup-garou destinée à effrayer garçons et filles pour les maintenir tranquilles.
Réalisée en 1545‑1546 par le sculpteur Hans Gieng, la fontaine de l’Ogre est l’un des monuments les plus visités de Berne. Elle se trouve à deux pas de la Zytglogge, la Tour de l’Horloge, l’un des symboles les plus emblématiques de la ville.
Mais que cherche donc à représenter exactement cette fontaine? Sur le site de l’office du tourisme de la ville de BerneLien externe, on peut lire que l’interprétation «la plus plausible est celle qui confère à la fontaine une vocation éducative […] afin de leur montrer qu’il faut bien se comporter».
Un chapeau suspect
Sans doute, mais la réalité est un peu plus complexe. D’aucuns ont vu dans le personnage représenté sur la fontaine une figure humoristique liée au carnaval. Une explication qui ne convainc guère, d’autant qu’après l’instauration de la Réforme à Berne en 1529, le carnaval avait été interdit.
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Un demi-millénaire de Réforme en Suisse
Une interprétation un peu plus plausible veut que l’ogre représente le dieu grec Cronos (Saturne dans son équivalent romain). Pour empêcher la prophétie de l’oracle – qui lui avait annoncé qu’un de ses fils finirait par le détrôner – de se réaliser, Cronos avalait ses enfants à peine nés, incapable de simplement les tuer puisqu’ils étaient immortels.
À l’appui de cette hypothèse, on relèvera que le chapeau de l’ogre est semblable à celui du Saturne peint vers 1530 par le peintre allemand Georg Pencz ou à celui représenté sur une xylographie de Nuremberg datant de 1492.
Mais ce chapeau présente surtout une autre particularité: il s’agit en effet du couvre-chef conique – souvent de couleur jaune – que les Juifs ont été contraints de porter pendant des siècles, bien après le Moyen Âge, dans plusieurs régions d’Europe.
La Kindlifresserbrunnen ne serait‑elle donc rien d’autre qu’une énième représentation de l’antijudaïsme chrétien? L’hypothèse paraît tout à fait plausible.
Accusation de meurtre rituel
La fontaine bernoise offrirait ainsi une illustration parfaite de l’un des préjugés les plus répandus – surtout au Moyen Âge, mais aussi à des époques bien plus récentes – à l’encontre de la communauté juive: l’accusation de meurtre rituel.
Apparue vers le XIIᵉ siècle, cette fable, comme on dirait aujourd’hui, reposait sur la croyance que, pour leurs rites obscurs, en particulier ceux de Pâques, les Juifs tuaient un enfant chrétien et utilisaient ensuite son sang pour préparer le pain azyme.
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L’antisémitisme en Suisse
Berne n’avait pas échappé à cette légende. En 1294, plusieurs membres de la communauté juive furent accusés d’avoir tué – en le crucifiant – un enfant nommé Rodolphe, plus tard béatifié par l’Église. L’affaire déboucha sur un pogrom. Bien que ne croyant pas à l’hypothèse du meurtre rituel (et probablement pas davantage à la culpabilité des deux accusés), les autorités saisirent l’occasion pour expulser les Juifs de la cité, évitant ainsi d’avoir à rembourser les dettes qu’elles avaient contractées auprès d’eux.
On a reparlé de cette fontaine bien plus récemment. En juillet 2020, l’écrivain et journaliste Roy OppenheimLien externe a demandé aux autorités municipales d’apposer au moins un texte explicatif afin de replacer la sculpture dans son contexte historique et de «prendre sans ambiguïté leurs distances avec le caractère résolument anti‑juif de la fontaine». Une requête à laquelle la ville a donné suite en 2024, en installant une plaque informativeLien externe devant l’ouvrage.
Quoi qu’il en soit, pour les enfants qui ne sauraient pas encore lire, la Kindlifresserbrunnen continuera de servir de terrible avertissement: soyez sages, sinon…
Texte traduit de l’italien à l’aide de l’IA/op
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