Avant le service civil, la cellule: retour sur le long combat pour l’objection de conscience
Les modalités d'accès au service civil sont au cœur de la votation fédérale du 14 juin. S'il est aujourd'hui une institution bien établie, son introduction n'a pas été simple et de nombreux jeunes hommes ont fini en prison quand ils objectaient au service militaire pour des raisons religieuses ou morales.
Pendant longtemps, échapper au service militaire était considéré comme de la désertion et était sévèrement puni. Mais après la Seconde Guerre mondiale, le code militaire a allégé la peine des objecteurs de conscience, tout en conservant des peines de prison.
En 1974, Pierre Farron, étudiant en théologie, a ainsi été placé derrière les verrous pour quatre mois en tant qu’objecteur de conscience. La RTS l’a retrouvé 52 ans plus tard et il se souvient de ses intenses questionnements autour de cette question et de l’appréhension au moment de l’emprisonnement.
«Avant d’entrer en prison, j’avais des images qui correspondent à celles que vous voyez dans certains feuilletons à la télé, où on imagine le prisonnier comme une brute épaisse, sauvage. Et puis on entre et on s’aperçoit que ce sont des gens très ordinaires, des gens qu’on pourrait retrouver au bistrot du coin», décrit-il.
Un choix pas facile
Pour Pierre Farron, le choix de l’objection n’a pas été facile, «d’autant plus qu’il s’agissait à quelque part de justifier ce choix face à des gens qui étaient très malcommodes». Il fallait aussi être certain de ses convictions. Il se souvient également d’avoir pris beaucoup de temps pour rédiger une lettre bien structurée.
L’objecteur se remémore aussi un système alors sévère à l’encontre des personnes comme lui: «Si on était reconnu comme quelqu’un qui a des motifs de conscience, on pouvait avoir jusqu’à six mois de prison d’arrêt répressif. Mais si on n’était pas reconnu comme ayant des motifs de conscience, ça pouvait monter à neuf, douze mois, voire davantage.»
Il se souvient aussi de ses journées aux arrêts, la moitié derrière les barreaux et l’autre à effectuer des travaux d’intérêt public. «Ça s’est très bien passé, je travaillais au jardin de l’hôpital, donc avec les jardiniers. Je devais tondre des pelouses et j’avais un kilomètre de trottoir à balayer chaque semaine.»
>> Revoir le sujet de Temps Présent en 1974 sur l’objection de conscience avec Pierre Farron :
Si le choix de Pierre Farron avait été bien accueilli par son entourage familial, il n’a pas toujours été bien perçu en dehors. Il a même failli ne pas être consacré pasteur, parce qu’à l’époque, dans le canton de Vaud, l’Eglise faisait partie de l’État. Et lors de deux entretiens de préparation, on lui a demandé comment il pouvait envisager de travailler dans une Eglise qui fait partie de l’État alors qu’il ne respectait pas la loi. «J’ai passé tout juste l’examen de consécration à cause de cela», conclut-il.
De longues années de revendication avant le oui de la population
A l’époque, l’idée de service civil était revendiquée avec insistance par les objecteurs, mais elle a mis du temps à être acceptée par l’opinion publique. Le service civil a été rejeté deux fois en votation, en 1977 et en 1984. Ce n’est qu’en 1991 que la population décriminalise l’objection de conscience. Et, en 1992, c’est la création d’un service civil qui est accepté dans les urnes, un texte qui se s’est finalement concrétisé qu’en 1996. Ces principes sont depuis lors inscrits dans la loi et dans la Constitution.
>> Revoir l’appel du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz pour le service civil en 1992 :
Concrètement, le principe du service militaire obligatoire est alors maintenu, mais la loi prévoit un service civil de remplacement pour les personnes astreintes au service militaire qui démontrent de manière crédible qu’elles ne peuvent concilier le service militaire avec leur conscience.
Depuis ces votations, le service civil a attiré de plus en plus de jeunes, et encore plus depuis l’abandon de l’examen de conscience en 2009. Celui-ci est remplacé par la «preuve par l’acte», qui oblige les objecteurs de conscience à effectuer un service civil de remplacement d’une durée une fois et demie plus longue que le service militaire.
Aujourd’hui, le nombre de personnes passant par le service civil continue de croître, avec un record de 7211 admissions en 2025. Cette évolution inquiète le Parlement et le Conseil fédéral et ceux-ci souhaitent modifier la loi pour durcir les conditions d’accès afin de renforcer les effectifs de l’armée. Mais la gauche, qui craint une disparition de cette institution, a déposé un référendum contre ce texte. La population tranchera le 14 juin.
Plus
Votations du 14 juin: faut-il restreindre l’accès au service civil?
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.